Le niveau de nos connaissances augmente de manière générale. C’est particulièrement vrai pour les questions touchant à notre santé et à notre bien-être. De plus, ces connaissances sont aujourd’hui accessibles à un plus grand nombre. Le temps où une petite élite (le médecin de village par ex.) se réservait le droit de savoir est révolu. De manière générale, ces deux tendances devraient nous réjouir. Néanmoins, si Sartre avait raison lorsqu’il prétendait que nous sommes condamnés à être libres, alors cette liberté devient un peu plus lourde à porter à mesure que s’affirment ces deux tendances.
Analysés sous toutes leurs coutures, nos décisions quotidiennes les plus banales peuvent renfermer des choix cornéliens. En effet, personne ne peut aujourd’hui prétendre ignorer les conséquences de ses actions et décisions, à la fois sur les autres (notamment via nos choix de consommateurs plus ou moins avertis) et sur nous-mêmes. Observez une femme enceinte buvant un verre de vin et jugez les regards accusateurs de l’assemblée. Tous semblent la vouer aux gémonies, car elle devrait savoir à quels dangers inacceptables elle soumet sa future progéniture.
Mais voilà, nombre de ces nouvelles connaissances sont incertaines. Outre qu’elle nous au met au devant de choix difficiles (ce troisième verre de vin est-il néfaste à ma santé ?), cette incertitude ouvre la porte à une application démesurée du principe de précaution. Dans une situation incertaine, la raison nous appelle en effet à préférer la voie du moindre risque. La conséquence est aussi claire que dangereuse : le principe de précaution s’applique quasiment toujours. A la clef, une existence passablement ennuyeuse et le danger d’une législation liberticide.
Chacun de nous a une part de responsabilité dans la lutte contre une société du risque zéro, ce fantasme dangereux et totalitaire. Les agents de transmission de l’information ont toutefois une responsabilité dédoublée. Vu qu’ils font office d’intermédiaires entre les découvertes et les décisions individuelles et collectives que nous réalisons, journalistes, fonctionnaires des ministères de la santé et autres porte-paroles d’institutions scientifiques doivent faire vœu de prudence. Dans certains contextes, ce travail de transmission s’apparente à un vrai travail de traduction. Au final, l’information parfaite devrait apparaître simplifiée sans être simplette, accessible sans être bradée, émancipatrice sans être infantilisante. C’est à ce prix que notre condamnation à la liberté sera une peine que nous saurons relever.
Johan Rochel
www.chroniques.ch
vendredi 24 juin 2011
lundi 6 juin 2011
Un voyage aux frontières
Samedi soir, en terres zürichoises, j’ai participé à ma première soirée transgenre. Comment résumer cette brève et furtive excursion dans un monde inconnu ? L’étrange voyage commence dans l’univers des mots et des catégories les plus banales pour aboutir à un constat sans appel : notre vocabulaire n’est pas adéquat. Transgenre, un mot valise pour dire la réalité et le quotidien de nombreuses personnes qui ne se sentent pas à l’aise dans leur identité. Ils ou elles sont né(e)s hommes ou femmes, mais ne se reconnaissent pas dans leur identité physiologique, sexuelle ou sociale. Ne les appelez pas transsexuels ; il est question de choses plus profondes que de changements chirurgicaux ou d’une orientation sexuelle.
L’ambiance de la soirée est bon enfant, beaucoup semblent se connaître. Outre quelques accoutrements un peu osés, l’atmosphère est étonnamment « normale ». Le mot tombe, comme un couperet. Un brin voyeur, voici donc que j’étais venu chercher l’extraordinaire. Plus que l’anormal, c’est le singulier et le particulier qui frappent ici. On est au cœur de l’inclassable, un endroit où les catégories perdent leur raison d’être et leur importance. Mon voisin est-il une femme ? Se sent-il homme ? Souhaite-t-il rester entre les deux, se baladant comme un funambule sur cette frontière des sexes ?
Perturbante sensation que celle de buter sur le fondamental. Sans la distinction homme-femme, peut-on concevoir le monde qui nous entoure ? Comment appréhender ceux qui se déplacent dans ce no-man’s land de l’entre-genres ? Entre le bar et la piste de danse, les gens virevoltent, ouverts à toutes formes d’expression du genre. Ma propre identité se fait pesante. Le regard parfois lourd que j’avais posé sur les convives m’est renvoyé comme un miroir. Sur scène, un artiste se produit. Il est femme et homme, sorte de Janus gardant la porte de ce monde à la fois ouvert et mystérieux. La frontière se fluidifie, elle n’est que transition entre des catégories incapables de saisir la réalité. Je reste là, perdu entre la piste de danse et les abysses de l’identité.
Pour en savoir plus: http://www.transgender-network.ch/fr/
Johan Rochel
www.chroniques.ch
L’ambiance de la soirée est bon enfant, beaucoup semblent se connaître. Outre quelques accoutrements un peu osés, l’atmosphère est étonnamment « normale ». Le mot tombe, comme un couperet. Un brin voyeur, voici donc que j’étais venu chercher l’extraordinaire. Plus que l’anormal, c’est le singulier et le particulier qui frappent ici. On est au cœur de l’inclassable, un endroit où les catégories perdent leur raison d’être et leur importance. Mon voisin est-il une femme ? Se sent-il homme ? Souhaite-t-il rester entre les deux, se baladant comme un funambule sur cette frontière des sexes ?
Perturbante sensation que celle de buter sur le fondamental. Sans la distinction homme-femme, peut-on concevoir le monde qui nous entoure ? Comment appréhender ceux qui se déplacent dans ce no-man’s land de l’entre-genres ? Entre le bar et la piste de danse, les gens virevoltent, ouverts à toutes formes d’expression du genre. Ma propre identité se fait pesante. Le regard parfois lourd que j’avais posé sur les convives m’est renvoyé comme un miroir. Sur scène, un artiste se produit. Il est femme et homme, sorte de Janus gardant la porte de ce monde à la fois ouvert et mystérieux. La frontière se fluidifie, elle n’est que transition entre des catégories incapables de saisir la réalité. Je reste là, perdu entre la piste de danse et les abysses de l’identité.
Pour en savoir plus: http://www.transgender-network.ch/fr/
Johan Rochel
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vendredi 20 mai 2011
Heurts et bonheurs du commerce équitable
On connaissait le label Max Havelaar et ses emballages porteurs de travailleurs souriants. Cette année, les campagnes de publicité se référant à des labels bio, fair trade ou autre commerce durable sont légions. Sur les affiches et les produits, le recours direct à ces arguments a incontestablement gagné en présence.
Ne boudons pas notre plaisir. Derrière ce nombre croissant d’actions « éthiques » se cache une prise de conscience proprement révolutionnaire de nombreux consommateurs. Balader son caddie dans les étals des supermarchés n’a rien de banal ou d’insignifiant. Le choix que chacun d’entre nous réalise au moment de saisir un litre de jus d’orange, du chocolat ou un vêtement revêt une influence considérable pour une multitude d’acteurs, organisés au sein d’une chaine de production complexe et souvent opaque. Cette nouvelle donne globalisée et le travail de transparence que réalisent labels et société civile participent à un changement fondamental dans notre approche de ces gestes quotidiens. Bien plus qu’il ne l’était pour nos grands-parents, le passage au supermarché est devenu synonyme de gestes hautement politiques. Refuser cette nouvelle signification, c’est au mieux fermer les yeux sur une réalité qu’on se devrait de voir, au pire refuser de reconnaître ses responsabilités morales.
Derrière ces développements réjouissants, on se doit néanmoins de critiquer deux points cruciaux. Le débat sur ces choix « éthiques » est bien souvent tronqué. L’éthique n’est pas une science exacte, dont le contenu se laisse formuler facilement. Au sens fort, l’éthique est la tentative du bien agir, à ce titre inséparable de la complexité et de l’incertitude des actions humaines. La vision idyllique de l’éthique qui semble prévaloir sur les étals atteint ses limites lorsque les profondes tensions entre les différents labels apparaissent au grand jour. Un légume récolté bio est-il synonyme de droits humains respectés ? Et l’inverse ? Un fruit importé depuis l’autre coté du monde peut-il être bio ? Ces tensions ne sont pas insolubles, mais une position satisfaisante exige un travail de fond conséquent. Le consommateur a besoin de labels performants, capables de prendre en compte la complexité des interactions et des situations de chaque branche.
De plus, cette avancée ne résoudra pas tout. Le choix des produits au supermarché relève également du facteur prix. Tous ne peuvent pas se payer un choix « éthique ». De politique, la question se fait également sociale. Consommateurs aisés, pauvres ou moyens ont-ils la même responsabilité morale ? Comment rendre compte de cette question devant le tribunal de la caissière ?
Johan Rochel
www.chroniques.ch
Ne boudons pas notre plaisir. Derrière ce nombre croissant d’actions « éthiques » se cache une prise de conscience proprement révolutionnaire de nombreux consommateurs. Balader son caddie dans les étals des supermarchés n’a rien de banal ou d’insignifiant. Le choix que chacun d’entre nous réalise au moment de saisir un litre de jus d’orange, du chocolat ou un vêtement revêt une influence considérable pour une multitude d’acteurs, organisés au sein d’une chaine de production complexe et souvent opaque. Cette nouvelle donne globalisée et le travail de transparence que réalisent labels et société civile participent à un changement fondamental dans notre approche de ces gestes quotidiens. Bien plus qu’il ne l’était pour nos grands-parents, le passage au supermarché est devenu synonyme de gestes hautement politiques. Refuser cette nouvelle signification, c’est au mieux fermer les yeux sur une réalité qu’on se devrait de voir, au pire refuser de reconnaître ses responsabilités morales.
Derrière ces développements réjouissants, on se doit néanmoins de critiquer deux points cruciaux. Le débat sur ces choix « éthiques » est bien souvent tronqué. L’éthique n’est pas une science exacte, dont le contenu se laisse formuler facilement. Au sens fort, l’éthique est la tentative du bien agir, à ce titre inséparable de la complexité et de l’incertitude des actions humaines. La vision idyllique de l’éthique qui semble prévaloir sur les étals atteint ses limites lorsque les profondes tensions entre les différents labels apparaissent au grand jour. Un légume récolté bio est-il synonyme de droits humains respectés ? Et l’inverse ? Un fruit importé depuis l’autre coté du monde peut-il être bio ? Ces tensions ne sont pas insolubles, mais une position satisfaisante exige un travail de fond conséquent. Le consommateur a besoin de labels performants, capables de prendre en compte la complexité des interactions et des situations de chaque branche.
De plus, cette avancée ne résoudra pas tout. Le choix des produits au supermarché relève également du facteur prix. Tous ne peuvent pas se payer un choix « éthique ». De politique, la question se fait également sociale. Consommateurs aisés, pauvres ou moyens ont-ils la même responsabilité morale ? Comment rendre compte de cette question devant le tribunal de la caissière ?
Johan Rochel
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mercredi 27 avril 2011
Qui connaît Helen Keller?
Le 12 avril 2011, Helen Keller est devenue l’une des Suissesses les plus influentes d’Europe. En compagnie de ses acolytes, la Zürichoise aura l’honneur et la responsabilité de trancher des questions touchant au cœur de nos vies en société. Entre aide au suicide et crucifix en salles de classe, la liste des affaires potentiellement explosives ne manque pas. Au gré de la procédure, elle pourrait conduire jusqu’à la douloureuse question de l’interdiction de la construction des minarets telle que voulue par le peuple suisse. Mais que fait donc la mystérieuse Mme. Keller ? Dès octobre 2011, en remplacement de Giorgio Malinverni, la Zürichoise siègera en tant que juge pour la Suisse à la Cour Européenne des Droits de l’Homme de Strasbourg.
Si la notoriété publique d’Helen Keller (surtout en Romandie) reste bien modeste à l’égard de l’importance de sa fonction, c’est certainement parce que la Suisse officielle se réjouit dans une retenue particulièrement frappante. L’exercice de la félicitation sous pression populiste reste une tâche bien ingrate ! Helen Keller est passée du statut de professeure à l’université de Zürich à celui de « juge étrangère», ces fossoyeurs de la démocratie suisse dénoncés à longueur de tirades par une certaine frange politique. La Cour de Strasbourg, véritable épine dans le pied des défenseurs d’une souveraineté aussi intangible qu’illusoire, se permet d’intercéder dans les affaires intérieures, parfois même au mépris des décisions populaires. Et tout cela pour protéger de prétendus droits de l’homme inscrits dans une obscure convention ! Tout cela fleure bon le complot de la classe politique.
Plus profondément, le problème relève d’un manque crasse d’informations. La Convention Européenne des Droits de l’Homme fait figure d’épine dorsale du Conseil de l’Europe, première organisation intergouvernementale dédiée au maintien de la paix et de la prospérité en Europe. Qui connaît encore cette institution fondée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, forte aujourd’hui de 47 membres ? Qui pourrait citer les parlementaires suisses siégeant à l'assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe? Le Conseil de l’Europe n’est-il pas de plus en plus associé à l’ «autre» Europe, la menaçante Union Européenne?
Face à la montée des pressions politiques, il est aujourd’hui central de ré-affirmer l’importance du Conseil de l’Europe et de la Convention. En offrant à tout individu la possibilité de faire valoir la violation de ses droits à la Cour, la Convention est en première ligne d’une meilleure garantie des droits individuels par delà les différents systèmes nationaux. La juge internationale Helen Keller fait maintenant partie intégrante de ce mécanisme de protection des droits humains. Quant à sa notoriété, gageons que si d’aventure l’interdiction des minarets devait trouver son chemin jusqu’à la salle du tribunal, Mme. Keller gagnerait une visibilité immédiate et bien lourde à porter.
Johan Rochel
www.chroniques.ch
Si la notoriété publique d’Helen Keller (surtout en Romandie) reste bien modeste à l’égard de l’importance de sa fonction, c’est certainement parce que la Suisse officielle se réjouit dans une retenue particulièrement frappante. L’exercice de la félicitation sous pression populiste reste une tâche bien ingrate ! Helen Keller est passée du statut de professeure à l’université de Zürich à celui de « juge étrangère», ces fossoyeurs de la démocratie suisse dénoncés à longueur de tirades par une certaine frange politique. La Cour de Strasbourg, véritable épine dans le pied des défenseurs d’une souveraineté aussi intangible qu’illusoire, se permet d’intercéder dans les affaires intérieures, parfois même au mépris des décisions populaires. Et tout cela pour protéger de prétendus droits de l’homme inscrits dans une obscure convention ! Tout cela fleure bon le complot de la classe politique.
Plus profondément, le problème relève d’un manque crasse d’informations. La Convention Européenne des Droits de l’Homme fait figure d’épine dorsale du Conseil de l’Europe, première organisation intergouvernementale dédiée au maintien de la paix et de la prospérité en Europe. Qui connaît encore cette institution fondée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, forte aujourd’hui de 47 membres ? Qui pourrait citer les parlementaires suisses siégeant à l'assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe? Le Conseil de l’Europe n’est-il pas de plus en plus associé à l’ «autre» Europe, la menaçante Union Européenne?
Face à la montée des pressions politiques, il est aujourd’hui central de ré-affirmer l’importance du Conseil de l’Europe et de la Convention. En offrant à tout individu la possibilité de faire valoir la violation de ses droits à la Cour, la Convention est en première ligne d’une meilleure garantie des droits individuels par delà les différents systèmes nationaux. La juge internationale Helen Keller fait maintenant partie intégrante de ce mécanisme de protection des droits humains. Quant à sa notoriété, gageons que si d’aventure l’interdiction des minarets devait trouver son chemin jusqu’à la salle du tribunal, Mme. Keller gagnerait une visibilité immédiate et bien lourde à porter.
Johan Rochel
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lundi 28 mars 2011
Comment gérer un monde d'interdépendances?
L’actualité internationale nous offre la preuve que nous évoluons dans un monde fait d’interdépendances permanentes. Le défi politique sous-jacent n’est toutefois pas souvent clairement formulé : Comment gérer ces interdépendances ?
Depuis bientôt trois mois, les nouvelles internationales ont pris une place de plus en plus importante dans nos vies. En s’invitant dans nos salons, nos journées de travail et nos discussions, les évènements internationaux monopolisent une bonne partie de notre capacité d’attention. A n’en pas douter, l’omniprésence et l’instantanéité de ce flux d’informations rapprochent les bonheurs et les tragédies qui se jouent sur ce qu’on appelle fort justement le théâtre du monde. Les conséquences de cette proximité sont nombreuses, tant sur notre capacité d’identification que sur notre propension à faire œuvre d’empathie et à nous engager en faveur des victimes.
Sur un plan global, c’est l’occasion de vérifier que nous évoluons dans un monde d’interactions permanentes. A leur tour, ces interactions ouvrent le champ d’interdépendances structurelles et profondes. Mais au-delà de ce constat relativement banal, il importe de débattre la question politique et juridique fondamentale de la bonne gestion de ces interdépendances. Affirmer qu’un nuage radioactif ne pourrait toucher la Suisse, qu’une vague de réfugiés s’abattra sur l’Europe ou que la récolte de cacao sera affectée par le duel Gbagbo/Ouatara ne pose en effet pas la question essentielle : quels mécanismes politiques pour gérer ces interdépendances et les risques de domination corollaires ?
Les limites de l’Etat-nation
Il est aujourd’hui peu disputé que l’Etat-nation et l’idée de souveraineté absolue ne sont plus des réponses satisfaisantes. Ce qui se passe à l’intérieur d’un Etat a des influences considérables sur les acteurs extérieurs. Le fait même de recourir au terme de communauté internationale montre qu’il existe un étalon de valeur supérieur, rassemblant en un groupe l’ensemble des individus et des communautés politiques. Au contraire d’une souveraineté nationale une et indivisible, il s’agit plutôt d’adopter une approche différenciée, capable de séparer les différents domaines de compétences et de les allouer à l’échelon politique et institutionnel le plus à même de gérer de manière légitime ces interdépendances.
Repenser le défi de la légitimité
Deux stratégies complémentaires s’ouvrent à la communauté internationale. Premièrement, les compétences souveraines doivent être attachées à un standard de légitimité. Dans la mesure où ce standard n’est pas respecté, la communauté politique en question perd l’usage légitime de ses compétences souveraines. La proposition actuellement la plus crédible quant au contenu de ce standard de légitimité se concentre sur le respect effectif des droits de l’homme. A ce titre, la résolution 1973 de l’ONU relative à la situation en Lybie est le premier exemple d’action de la communauté internationale puisant sa légitimité dans le concept de « responsabilité de protéger ». Une responsabilité qui s’applique lorsqu’un régime met volontairement et systématiquement en danger les droits fondamentaux des individus vivant sur son territoire.
Deuxièmement, certains compétences souveraines doivent être allouées à des institutions supranationales, existantes ou encore à inventer. De par leur caractère global, ces institutions devraient être à même de conceptualiser puis de réguler les interdépendances existantes entre les acteurs. A leur tour, ces nouveaux lieux de débats et de décisions politiques doivent être organisés afin d’assurer une juste et équitable représentation de toutes les voix.
L’interdépendance qui caractérise notre monde globalisé appelle des réponses innovantes, sortant des cadres conceptuels dans lesquels les politiques nationales évoluent. Sur le plan de politique internationale, ces questions offrent un champ de possibles sur lesquels la Suisse devrait prendre un véritable leadership intellectuel et moral. A titre d’exemples, la reconnaissance d’un nouvel Etat (par. ex le Kosovo) offre un momentum particulièrement paradigmatique de cette gestion des interdépendances. En développant un cadre conceptuel cohérent sur les conditions et limites de la reconnaissance d’un nouveau membre de la communauté internationale, la Suisse aurait les moyens de s’affirmer sur un terrain absolument central. En adoptant une telle stratégie, la Suisse sera en mesure de plaider de manière convaincante pour une architecture juridique internationale solide, le respect et le renforcement du cadre multilatéral et l’engagement au sein des instances internationales en faveur des droits de l’homme.
Johan Rochel
www.chroniques.ch
Cette chronique a été publiée sur le blog du foraus - Forum de politique étrangère.
Depuis bientôt trois mois, les nouvelles internationales ont pris une place de plus en plus importante dans nos vies. En s’invitant dans nos salons, nos journées de travail et nos discussions, les évènements internationaux monopolisent une bonne partie de notre capacité d’attention. A n’en pas douter, l’omniprésence et l’instantanéité de ce flux d’informations rapprochent les bonheurs et les tragédies qui se jouent sur ce qu’on appelle fort justement le théâtre du monde. Les conséquences de cette proximité sont nombreuses, tant sur notre capacité d’identification que sur notre propension à faire œuvre d’empathie et à nous engager en faveur des victimes.
Sur un plan global, c’est l’occasion de vérifier que nous évoluons dans un monde d’interactions permanentes. A leur tour, ces interactions ouvrent le champ d’interdépendances structurelles et profondes. Mais au-delà de ce constat relativement banal, il importe de débattre la question politique et juridique fondamentale de la bonne gestion de ces interdépendances. Affirmer qu’un nuage radioactif ne pourrait toucher la Suisse, qu’une vague de réfugiés s’abattra sur l’Europe ou que la récolte de cacao sera affectée par le duel Gbagbo/Ouatara ne pose en effet pas la question essentielle : quels mécanismes politiques pour gérer ces interdépendances et les risques de domination corollaires ?
Les limites de l’Etat-nation
Il est aujourd’hui peu disputé que l’Etat-nation et l’idée de souveraineté absolue ne sont plus des réponses satisfaisantes. Ce qui se passe à l’intérieur d’un Etat a des influences considérables sur les acteurs extérieurs. Le fait même de recourir au terme de communauté internationale montre qu’il existe un étalon de valeur supérieur, rassemblant en un groupe l’ensemble des individus et des communautés politiques. Au contraire d’une souveraineté nationale une et indivisible, il s’agit plutôt d’adopter une approche différenciée, capable de séparer les différents domaines de compétences et de les allouer à l’échelon politique et institutionnel le plus à même de gérer de manière légitime ces interdépendances.
Repenser le défi de la légitimité
Deux stratégies complémentaires s’ouvrent à la communauté internationale. Premièrement, les compétences souveraines doivent être attachées à un standard de légitimité. Dans la mesure où ce standard n’est pas respecté, la communauté politique en question perd l’usage légitime de ses compétences souveraines. La proposition actuellement la plus crédible quant au contenu de ce standard de légitimité se concentre sur le respect effectif des droits de l’homme. A ce titre, la résolution 1973 de l’ONU relative à la situation en Lybie est le premier exemple d’action de la communauté internationale puisant sa légitimité dans le concept de « responsabilité de protéger ». Une responsabilité qui s’applique lorsqu’un régime met volontairement et systématiquement en danger les droits fondamentaux des individus vivant sur son territoire.
Deuxièmement, certains compétences souveraines doivent être allouées à des institutions supranationales, existantes ou encore à inventer. De par leur caractère global, ces institutions devraient être à même de conceptualiser puis de réguler les interdépendances existantes entre les acteurs. A leur tour, ces nouveaux lieux de débats et de décisions politiques doivent être organisés afin d’assurer une juste et équitable représentation de toutes les voix.
L’interdépendance qui caractérise notre monde globalisé appelle des réponses innovantes, sortant des cadres conceptuels dans lesquels les politiques nationales évoluent. Sur le plan de politique internationale, ces questions offrent un champ de possibles sur lesquels la Suisse devrait prendre un véritable leadership intellectuel et moral. A titre d’exemples, la reconnaissance d’un nouvel Etat (par. ex le Kosovo) offre un momentum particulièrement paradigmatique de cette gestion des interdépendances. En développant un cadre conceptuel cohérent sur les conditions et limites de la reconnaissance d’un nouveau membre de la communauté internationale, la Suisse aurait les moyens de s’affirmer sur un terrain absolument central. En adoptant une telle stratégie, la Suisse sera en mesure de plaider de manière convaincante pour une architecture juridique internationale solide, le respect et le renforcement du cadre multilatéral et l’engagement au sein des instances internationales en faveur des droits de l’homme.
Johan Rochel
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Cette chronique a été publiée sur le blog du foraus - Forum de politique étrangère.
lundi 14 mars 2011
Hongrie-Maghreb, et retour
Une photo comme sortie d’un autre temps. Des adultes offrant aux enfants un petit présent. Et la légende, d’une clarté dérangeante à plus d’un demi-siècle de distance : « A Buchs, les enfants réfugiés hongrois reçoivent un cadeau de bienvenue en Suisse.»
On aura beau clamer que comparaison n’est pas raison, la juxtaposition de ces photos sépia et des premières pages de nos quotidiens laisse songeur. Après l’accueil chaleureux de près de 12'000 réfugiés hongrois en 1956, suivis de près par les Tibétains, les Tchécoslovaques, les Chiliens et les boat people vietnamiens, comment expliquer les réactions timides face au Printemps arabe ? Comment expliquer le silence presque bruyant des politiciens de tout bord ? Comment expliquer que l’enthousiasme des médias a cédé sa place aux peurs face à l’arrivée de vagues massives de (prétendus) réfugiés ?
Face à l’urgence de la situation, ces réflexions historiques nous rappellent surtout l’importance d’affirmer des convictions morales fortes. En différenciant les priorités morales des questions de faisabilité pratique et politique, la portée exacte de nos responsabilités apparaîtra plus clairement.
En tant que pays se revendiquant d’une tradition d’asile centenaire, la Suisse se doit d’assurer un accueil digne et humain à toutes les personnes fuyant les persécutions. Un examen individuel des demandes d’asile et le respect des procédures de recours sont les conditions sine qua non d’un accueil digne d’un Etat de droit.
De plus, il est faux de nous mettre dans la peau du spectateur extérieur, montrant de manière souveraine plus ou moins de générosité dans l’accueil de réfugiés. L’Occident – en première ligne l’Europe – n’est pas un agent extérieur, mais bel et bien un acteur de la crise. En soutenant politiquement et matériellement des régimes autoritaires, nous avons pactisé avec des forces peu scrupuleuses. Aujourd’hui, ce sont les victimes de nos anciens « amis » qui demandent notre aide. Nos responsabilités morales n’en sont que plus fortement engagées.
Cette situation à proprement parler exceptionnelle appelle des réponses du même ordre. Notre seul horizon de pensée ne peut être de renvoyer le plus rapidement le plus de migrants possibles. Il relève de notre responsabilité de préparer une réponse à la hauteur des évènements historiques. 2011 marque les 60 ans de la Convention de Genève sur les réfugiés et l’occasion est belle de joindre le geste au symbolique.
Johan Rochel
www.chroniques.ch
On aura beau clamer que comparaison n’est pas raison, la juxtaposition de ces photos sépia et des premières pages de nos quotidiens laisse songeur. Après l’accueil chaleureux de près de 12'000 réfugiés hongrois en 1956, suivis de près par les Tibétains, les Tchécoslovaques, les Chiliens et les boat people vietnamiens, comment expliquer les réactions timides face au Printemps arabe ? Comment expliquer le silence presque bruyant des politiciens de tout bord ? Comment expliquer que l’enthousiasme des médias a cédé sa place aux peurs face à l’arrivée de vagues massives de (prétendus) réfugiés ?
Face à l’urgence de la situation, ces réflexions historiques nous rappellent surtout l’importance d’affirmer des convictions morales fortes. En différenciant les priorités morales des questions de faisabilité pratique et politique, la portée exacte de nos responsabilités apparaîtra plus clairement.
En tant que pays se revendiquant d’une tradition d’asile centenaire, la Suisse se doit d’assurer un accueil digne et humain à toutes les personnes fuyant les persécutions. Un examen individuel des demandes d’asile et le respect des procédures de recours sont les conditions sine qua non d’un accueil digne d’un Etat de droit.
De plus, il est faux de nous mettre dans la peau du spectateur extérieur, montrant de manière souveraine plus ou moins de générosité dans l’accueil de réfugiés. L’Occident – en première ligne l’Europe – n’est pas un agent extérieur, mais bel et bien un acteur de la crise. En soutenant politiquement et matériellement des régimes autoritaires, nous avons pactisé avec des forces peu scrupuleuses. Aujourd’hui, ce sont les victimes de nos anciens « amis » qui demandent notre aide. Nos responsabilités morales n’en sont que plus fortement engagées.
Cette situation à proprement parler exceptionnelle appelle des réponses du même ordre. Notre seul horizon de pensée ne peut être de renvoyer le plus rapidement le plus de migrants possibles. Il relève de notre responsabilité de préparer une réponse à la hauteur des évènements historiques. 2011 marque les 60 ans de la Convention de Genève sur les réfugiés et l’occasion est belle de joindre le geste au symbolique.
Johan Rochel
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politique internationale,
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vendredi 4 mars 2011
Le bonheur est dans le chemin
Il y a peu, j’ai lu un article portant sur la recherche du bonheur. Après quelques considérations générales, l’auteur en venait à la fameuse rubrique des conseils pratiques. L’un d’eux était aussi simple que surprenant : changer de chemin quotidien pour aller au travail. Intéressé sans être convaincu, j’ai refermé le journal en pensant « Un article de plus sur la recherche du bonheur ».
Le lendemain matin, en enfourchant mon vélo, l’étrange proposition m’est revenue à l’esprit et j’ai décidé de choisir un autre chemin. Je bifurquais alors au premier carrefour, prenant par un quartier résidentiel plutôt que par la voie directe. La première sensation fut celle d’un étrange changement de décor. Ces bâtiments, ces routes et ces gens qui peuplaient mon quotidien à la manière d’un fond d’écran mouvant avaient disparu. Le chauffeur de tram qui use prudemment de son klaxon ? La patronne de pharmacie qui sort son panneau de prix ? Le groupe d’enfants qui se rendent à la crèche ? Tous s’étaient évanouis, comme remplacés à la dernière minute dans le casting de mon parcours quotidien.
Les yeux grands ouverts, j’avançais à travers ces nouvelles contrées. Tout apparaissait sous un jour nouveau. Comme dans un film de Jean-Pierre Jeunet, je me sentais porté par un enthousiasme nouveau auquel il ne manquait guère qu’une musique entrainante. Les détails insolites sautaient à l’œil. Il y avait cet homme marchant pieds nus, l’air hagard. Un peu plus loin, quelques hommes encravatés dégustant une saucisse de veau sur le coup des huit heures et sous l’œil amusé de touristes asiatiques. Au bord du lac, des joggers dans le ciel rosé du matin, étranges silhouettes mouvantes sur fond d’aquarelle.
Arrivé à destination, l’idée paraissait toujours si inoffensive. Le bonheur est-il si proche qu’il suffise de changer de chemin pour le trouver ? Peu à peu, je soupçonnais l’auteur de l’article que j’avais consulté par hasard d’avoir cherché à nous ouvrir les yeux. Le bonheur ne réside-t-il pas dans un changement de perspective sur sa propre vie ? Se regarder sous un angle nouveau pour voir ce que nous sommes, mais pour surtout pour reconnaitre nos potentialités infinies ? Rien ne sert de se placer face au miroir, dans un mouvement d’introspection profond, pour entamer cette réflexion. Il suffit peut-être de changer son chemin quotidien, déclenchant un effet domino dont on ne sait où il mènera. Et si l’idée ne devait pas vous convaincre, chers lecteurs, refermez tranquillement ce magazine et dites à haute voix « Un article de plus sur la recherche du bonheur ».
Johan Rochel
www.chroniques.ch
Le lendemain matin, en enfourchant mon vélo, l’étrange proposition m’est revenue à l’esprit et j’ai décidé de choisir un autre chemin. Je bifurquais alors au premier carrefour, prenant par un quartier résidentiel plutôt que par la voie directe. La première sensation fut celle d’un étrange changement de décor. Ces bâtiments, ces routes et ces gens qui peuplaient mon quotidien à la manière d’un fond d’écran mouvant avaient disparu. Le chauffeur de tram qui use prudemment de son klaxon ? La patronne de pharmacie qui sort son panneau de prix ? Le groupe d’enfants qui se rendent à la crèche ? Tous s’étaient évanouis, comme remplacés à la dernière minute dans le casting de mon parcours quotidien.
Les yeux grands ouverts, j’avançais à travers ces nouvelles contrées. Tout apparaissait sous un jour nouveau. Comme dans un film de Jean-Pierre Jeunet, je me sentais porté par un enthousiasme nouveau auquel il ne manquait guère qu’une musique entrainante. Les détails insolites sautaient à l’œil. Il y avait cet homme marchant pieds nus, l’air hagard. Un peu plus loin, quelques hommes encravatés dégustant une saucisse de veau sur le coup des huit heures et sous l’œil amusé de touristes asiatiques. Au bord du lac, des joggers dans le ciel rosé du matin, étranges silhouettes mouvantes sur fond d’aquarelle.
Arrivé à destination, l’idée paraissait toujours si inoffensive. Le bonheur est-il si proche qu’il suffise de changer de chemin pour le trouver ? Peu à peu, je soupçonnais l’auteur de l’article que j’avais consulté par hasard d’avoir cherché à nous ouvrir les yeux. Le bonheur ne réside-t-il pas dans un changement de perspective sur sa propre vie ? Se regarder sous un angle nouveau pour voir ce que nous sommes, mais pour surtout pour reconnaitre nos potentialités infinies ? Rien ne sert de se placer face au miroir, dans un mouvement d’introspection profond, pour entamer cette réflexion. Il suffit peut-être de changer son chemin quotidien, déclenchant un effet domino dont on ne sait où il mènera. Et si l’idée ne devait pas vous convaincre, chers lecteurs, refermez tranquillement ce magazine et dites à haute voix « Un article de plus sur la recherche du bonheur ».
Johan Rochel
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