Le bonheur ressemble-t-il plutôt à un cadeau tombé du ciel ou à une récolte durement gagnée à la sueur de son front ? Parbleu, il n’y a aujourd’hui pas de doute permis : le bonheur est à portée de main ! Il suffit de faire preuve d’un peu de volonté pour être en mesure de le croquer à pleines dents.
Mais les masses sont si dissipées. Tant de gens laissent encore de la place à l’improvisation et à la spontanéité, au lieu de planifier leur vie sous forme d'une liste de choses à accomplir, façon course du samedi matin. Il faut être rigoureux et se donner des objectifs ambitieux : étudier, travailler, devenir riche, fonder une famille, devenir plus riche, profiter de la retraite, être heureux, être heureux, ne plus être... Au gré des envies, quelques variations mineures sont possibles, mais il ne s’agira pas de s’éloigner trop du modèle standard.
Risible ? A peine. Nous vivons dans une société travailleuse et dépourvue de raison divine qui fait l’apologie du pouvoir de prendre en main sa vie et de trouver le bonheur. Ce pouvoir est certainement une chance unique dans l’histoire de l’humanité. Sous nos contrées, jamais les hommes et les femmes n’ont eu autant d’occasions de vivre une vie heureuse. Accidents, maladies, tragédies ne sont plus que de bêtes incidents de parcours. La mort a quasiment quitté notre quotidien, reléguée à un statut exceptionnel. Il n’a jamais été aussi mal vu de mourir. Quel manque de prévoyance!
Mais voilà, ce pouvoir s'est transformé en obligation pesante. Opportunité s’est faite nécessité et les réprimandes sont lourdes pour qui ne parvient pas à porter le poids de son propre bonheur. Les cigales n'ont pas bonne presse, et il faudrait mieux être une fourmi efficace. Tête baissée à la façon du paysan travaillant son champ, nous poursuivons le labourage de notre liste intérieure. Seule la force du poignet est garante de notre bonheur et de notre place parmi la besogneuse communauté des hommes. Garder le cap, tenir bon, sourire. Si nous avons manqué le bonheur aujourd’hui, nous l’aurons demain.
Et malheur à ceux qui attendent la bouche en cœur ! Vous serez voués aux gémonies, vous qui n’avez la volonté de vous ménager une place au soleil. Faites fi de vos jérémiades : celui qui veut, peut, doit ! Et tant pis pour les cancres du fond de la classe, les chômeurs paresseux et les handicapés de tout poil. Le ciel n'accueille que les braves.
Johan Rochel
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lundi 20 septembre 2010
lundi 6 septembre 2010
Une révolution conservatrice est en marche
Il faut parfois prendre un brin d’altitude pour oser une interprétation dégagée sur certaines évolutions. Le nombre d’initiatives populaires s’attaquant de front au régime des droits de l’homme est en augmentation. A l’horizon pointe déjà une lame de fond portant sur la Convention européenne des droits de l’homme. Et la confusion savamment entretenue entre l’Union européenne et le Conseil de l’Europe ne manquera pas d’offrir à ses détracteurs une occasion rêvée de faire coup double : des droits de l’homme qui tuent la démocratie et une Europe qui étouffe peu à peu un pays souverain.
Mais pourquoi cette attaque sur les droits de l’homme ? Plus que tout autre phénomène transnational, les droits de l’homme sont la manifestation d’un monde en changement. Les acteurs économiques, politiques ou culturels sont pris dans des réseaux d'interactions permanentes, les normes acquièrent une validité au-delà des frontières et des structures de collaboration supranationale se mettent partout en place.
C’est face à cette réalité que la révolution conservatrice déploie toute son énergie. Mais que recouvre-t-elle ? Une forme de déliquescence de la culture politique, prête à remettre en question ses propres fondements dans une posture de négation de la réalité. Cette révolution se concentre autour d’une conviction aussi forte que difficilement tenable : la Suisse est un îlot qu’il convient de protéger de toutes influences extérieures. Face à ces phénomènes transnationaux profonds, les conservateurs semblent prêts à courir tous les risques, quitte à pactiser avec des forces franchement réactionnaires ou ouvertement xénophobes. Détournant les instruments de notre démocratie, ils attaquent sans relâche toute intrusion supposée dans la « souveraineté » suisse.
Comment lutter contre cette révolution conservatrice ? La réponse se trouve dans le diagnostic. Il faut appeler à un renouveau de la culture politique suisse, une culture à la fois démocratique, libérale et positivement ouverte sur l’Autre. Le plus grand piège serait de croire que l’on peut ériger des barrières exclusivement légales face à cette révolution. La discussion sur les critères d’invalidation des initiatives populaires, encore menée presque exclusivement sous un angle juridique, pèche par excès de formalisme. Outre de nécessaires garde-fous, la seule solution durable passe par une réappropriation des fondements et de la place de notre État dans le monde, mais également par un appel à la responsabilité, la transparence et au courage politique. Première échéance avec l'initiative moutons noirs.
Johan Rochel
www.chroniques.ch
Mais pourquoi cette attaque sur les droits de l’homme ? Plus que tout autre phénomène transnational, les droits de l’homme sont la manifestation d’un monde en changement. Les acteurs économiques, politiques ou culturels sont pris dans des réseaux d'interactions permanentes, les normes acquièrent une validité au-delà des frontières et des structures de collaboration supranationale se mettent partout en place.
C’est face à cette réalité que la révolution conservatrice déploie toute son énergie. Mais que recouvre-t-elle ? Une forme de déliquescence de la culture politique, prête à remettre en question ses propres fondements dans une posture de négation de la réalité. Cette révolution se concentre autour d’une conviction aussi forte que difficilement tenable : la Suisse est un îlot qu’il convient de protéger de toutes influences extérieures. Face à ces phénomènes transnationaux profonds, les conservateurs semblent prêts à courir tous les risques, quitte à pactiser avec des forces franchement réactionnaires ou ouvertement xénophobes. Détournant les instruments de notre démocratie, ils attaquent sans relâche toute intrusion supposée dans la « souveraineté » suisse.
Comment lutter contre cette révolution conservatrice ? La réponse se trouve dans le diagnostic. Il faut appeler à un renouveau de la culture politique suisse, une culture à la fois démocratique, libérale et positivement ouverte sur l’Autre. Le plus grand piège serait de croire que l’on peut ériger des barrières exclusivement légales face à cette révolution. La discussion sur les critères d’invalidation des initiatives populaires, encore menée presque exclusivement sous un angle juridique, pèche par excès de formalisme. Outre de nécessaires garde-fous, la seule solution durable passe par une réappropriation des fondements et de la place de notre État dans le monde, mais également par un appel à la responsabilité, la transparence et au courage politique. Première échéance avec l'initiative moutons noirs.
Johan Rochel
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jeudi 19 août 2010
Carnet de route d’un été européen
Les Balkans, l’Ex-Yougoslavie, la Yougoslavie jusqu’aux premières fragmentations de 1992. Ces mots qui parlent d’un Ailleurs où notre imaginaire ne place que guerres, misère et génocide. Et pourtant, après quelques jours passés en Croatie, une intense sensation de normalité. A 90 minutes de vol de Genève, aurions-nous choisi un sentier trop balisé ?
La terre des Balkans échappe à qui veut la saisir. Qui se rappelle que la Slovénie, véritable petite Suisse des Balkans, fait partie de cet ensemble protéiforme ? Qui dit encore qu’il va dans les Balkans lorsqu’il se prélasse sur les plages de galets croates ? Les Balkans reculent sous l’effet du développement, à mesure que nous investissons le lieu de mémoires plus en accord avec notre vision de la civilisation européenne. Et au gré de notre progression en Bosnie-Herzégovine, alors que minarets et bâtiments en ruine s’invitent dans notre quotidien, cette entêtante sensation de retour sur un lieu connu se dissipe. Sans toutefois ne jamais disparaître.
Après trois semaines de route à travers l’Europe balkanique, il reste l’impression poétique d’un voyage géologique. Entre les couches de l’histoire comme à Sarajevo, « ville de lumière » au croisement de l’empire ottoman, de l’Autriche-Hongrie et des Nations-Unies. Mais également à travers les clivages religieux et ethniques, façonneurs fous de tant d’identités meurtrières. A l’image de Mostar, où les combats identitaires continuent dans une course effrénée aux symboles religieux.
A n’en pas douter, on revient de ce périple grandi. Grandi d’avoir vu de près la folie destructrice de quelques sanguinaires, assoiffés de promulguer la supériorité des leurs. Grandi d’avoir vu la capacité des gens à reprendre le difficile chemin de la cohabitation au-delà des clivages. Grandi finalement de pouvoir mettre un paysage, une odeur et un souvenir sur la terre de tant de nos voisins d’ici. Eux qui sont maintenant à nouveau si proches.
Johan Rochel
www.chroniques.ch
La terre des Balkans échappe à qui veut la saisir. Qui se rappelle que la Slovénie, véritable petite Suisse des Balkans, fait partie de cet ensemble protéiforme ? Qui dit encore qu’il va dans les Balkans lorsqu’il se prélasse sur les plages de galets croates ? Les Balkans reculent sous l’effet du développement, à mesure que nous investissons le lieu de mémoires plus en accord avec notre vision de la civilisation européenne. Et au gré de notre progression en Bosnie-Herzégovine, alors que minarets et bâtiments en ruine s’invitent dans notre quotidien, cette entêtante sensation de retour sur un lieu connu se dissipe. Sans toutefois ne jamais disparaître.
Après trois semaines de route à travers l’Europe balkanique, il reste l’impression poétique d’un voyage géologique. Entre les couches de l’histoire comme à Sarajevo, « ville de lumière » au croisement de l’empire ottoman, de l’Autriche-Hongrie et des Nations-Unies. Mais également à travers les clivages religieux et ethniques, façonneurs fous de tant d’identités meurtrières. A l’image de Mostar, où les combats identitaires continuent dans une course effrénée aux symboles religieux.
A n’en pas douter, on revient de ce périple grandi. Grandi d’avoir vu de près la folie destructrice de quelques sanguinaires, assoiffés de promulguer la supériorité des leurs. Grandi d’avoir vu la capacité des gens à reprendre le difficile chemin de la cohabitation au-delà des clivages. Grandi finalement de pouvoir mettre un paysage, une odeur et un souvenir sur la terre de tant de nos voisins d’ici. Eux qui sont maintenant à nouveau si proches.
Johan Rochel
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mercredi 30 juin 2010
Le tunnel et le magicien
Dimanche passé, train régional entre Monthey et St-Maurice. Le petit bonhomme – quatre ans à peine – regarde par la fenêtre d’un air las, visiblement peu touché par la beauté étrange et industrielle du site chimique montheysan. Alors que le train arrive en gare de Massongex, le bambin demande à son père : « Et maintenant, on fait quoi ? » Prenant alors des airs grandiloquents, le père déclare d’un air assuré qu’il a passé commande spéciale d’un tunnel au chef du train. Les yeux fatigués du petit bonhomme s’éveillent. Le voyage reprend de son attrait et la figure du père de sa magie première et créatrice. Alors que le train s’approche du château de St-Maurice, le père mime un contact aussi direct qu’imaginaire avec le chef du train et lui recommande de ne pas oublier le tunnel pour son fils. Quelques secondes plus tard, sous l’œil émerveillé du petit, le convoi s’engouffre dans l’étroit tunnel agaunois.
Magnifique épisode de l’atmosphère si particulière du voyage en train qui, par la promiscuité qu’il impose aux voyageurs, offre d’incomparables plongées dans les destins et tragédies de chacun. Quel bel exemple de cette faculté propre aux humains de poétiser à l’envi le réel brut de coffre qui les entoure. Qu’il est admirable ce père qui, s’arrogeant des pouvoirs quasi démiurgiques, se donne le droit de redessiner à sa guise la matière de l’univers. A sa manière, et non sans rappeler le magnifique Benini dans « La vie est belle », il jette pour son fils un voile d’illusions sur le monde qui l’entoure. Ce monde qui, sans cette signification que nous lui donnons, serait comme une masse informe et dénuée de sens.
Cette exceptionnelle faculté devrait-elle s'en tenir à une réinterprétation du réel ? Loin s’en faut, car la liberté des hommes et des femmes ne connaît de limites que dans l’imagination. L’appel du père au chef de train est un premier pas sur le chemin de la liberté créatrice. Mais il est en notre pouvoir d’appeler des choses nouvelles au monde, de modifier le réel qui nous entoure en une chose plus belle et plus grande. Pour la philosophe Hannah Arendt, cette incursion de la liberté dans le réel marque la gloire de la chose politique. En créant le Nouveau, ce qui n’existait alors que dans l’ordre des possibles, l’humain se réalise de la plus haute des manières. Il rend justice à sa capacité de créateur, d’une puissance égale à la responsabilité qu’il prendra sur ses épaules.
Johan Rochel
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Magnifique épisode de l’atmosphère si particulière du voyage en train qui, par la promiscuité qu’il impose aux voyageurs, offre d’incomparables plongées dans les destins et tragédies de chacun. Quel bel exemple de cette faculté propre aux humains de poétiser à l’envi le réel brut de coffre qui les entoure. Qu’il est admirable ce père qui, s’arrogeant des pouvoirs quasi démiurgiques, se donne le droit de redessiner à sa guise la matière de l’univers. A sa manière, et non sans rappeler le magnifique Benini dans « La vie est belle », il jette pour son fils un voile d’illusions sur le monde qui l’entoure. Ce monde qui, sans cette signification que nous lui donnons, serait comme une masse informe et dénuée de sens.
Cette exceptionnelle faculté devrait-elle s'en tenir à une réinterprétation du réel ? Loin s’en faut, car la liberté des hommes et des femmes ne connaît de limites que dans l’imagination. L’appel du père au chef de train est un premier pas sur le chemin de la liberté créatrice. Mais il est en notre pouvoir d’appeler des choses nouvelles au monde, de modifier le réel qui nous entoure en une chose plus belle et plus grande. Pour la philosophe Hannah Arendt, cette incursion de la liberté dans le réel marque la gloire de la chose politique. En créant le Nouveau, ce qui n’existait alors que dans l’ordre des possibles, l’humain se réalise de la plus haute des manières. Il rend justice à sa capacité de créateur, d’une puissance égale à la responsabilité qu’il prendra sur ses épaules.
Johan Rochel
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jeudi 17 juin 2010
Entre interdépendances et liberté : un outil pour penser la domination
La Suisse est au cœur d’un réseau dense et complexe d’interdépendances. Dans ce contexte, il est grand temps de repenser notre concept de liberté comme exigence de lutte contre la domination.
Quel est le dénominateur commun entre le droit communautaire européen, les relations économiques avec les États-Unis et le nuage de cendre venu d’Islande ? A leur façon, tous rappellent combien la Suisse et ses citoyens évoluent dans un monde marqué par l’interdépendance. Qu’elle s’exprime sur le plan juridique, économique ou environnemental, cette interdépendance s’avère à la fois profonde, complexe et protéiforme.
Passé ce constat de base peu disputé, ce sont bien souvent les conséquences pratiques de cette interdépendance qui sont au cœur de l’attention publique et politique. Au-delà des nombreuses discussions juridiques autour du concept de souveraineté des États-nations, on mène peu souvent un débat plus profond: comment penser la liberté des États dans un environnement marqué par l’interdépendance ?
Deux concepts de liberté
Il est grand temps de faire nôtre un débat que les Anglo-Saxons mènent autour de deux concepts de la liberté. Ce travail conceptuel devrait ensuite être amené de façon convaincue sur le terrain des relations internationales. Il est porteur d’un potentiel énorme dans l’analyse des relations d’interdépendance et de leurs rapports à l’ordre juridico-politique international.
Le philosophe irlandais Philip Pettit a publié en 1997 un ouvrage intitulé « Republicanism » qui fait date en matière de philosophie politique. Pettit y différencie deux concepts de liberté dans une société libérale et démocratique. Le premier des concepts – que beaucoup considèrent comme constituant la base du libéralisme moderne – définit la liberté comme une absence d’interférence. Un acteur est considéré comme libre si rien ni personne n’interfère avec sa capacité d’entreprendre ce qu’il estime juste. Les seules interférences qui sont acceptables sont celles qui résultent d’un arrangement volontaire. Sur le plan des relations internationales, ce concept de liberté comme absence d’interférence fonde le régime propre à la paix de Wetsphalie, c’est-à-dire le régime de souveraineté quasi absolue des États nations qui sous-tend encore notre ordre international.
Ce premier concept de liberté souffre de problèmes sérieux, à la fois empiriques et normatifs. Premièrement, le modèle de non-interférence ne semble pas à même de rendre compte des interdépendances constantes et profondes où notre monde globalisé évolue. Ces interdépendances ne sont presque jamais le résultat maîtrisé d’un arrangement volontaire. Dans une large mesure, nous subissons de manière plus ou moins directe ces interactions. Deuxièmement, l’absence d’interférence ne permet pas d’assurer une garantie optimale de la liberté. Les relations de domination où évoluent les acteurs ne peuvent être conceptualisées et combattues de manière efficace.
De la nécessité de penser la domination
Pettit définit le second concept de liberté comme absence de domination. Ce second idéal que Pettit appelle « républicain » place en son cœur la protection contre les interférences arbitraires. Un acteur est dit libre si aucun des autres acteurs n’interfère ou ne menace d’interférer avec ses actions de manière arbitraire, c’est-à-dire sans être forcé de tenir compte de son point de vue et de lui donner un droit de parole. La participation au processus de décision devient une exigence essentielle.
Si un État souhaite placer une décharge nucléaire proche d’une frontière, l’idéal de liberté comme absence de domination exige que cet État prenne en compte les intérêts du voisin et lui accorde une voix dans le processus de décision. On ne lutte ainsi pas contre toutes les interférences, mais seulement contre celles qui se caractérisent par l’arbitraire et sont le poison de la liberté. La liberté définie comme non-interférence ne serait typiquement pas à même de rendre compte de cette menace : il n’y a qu’une interférence en puissance.
Sur le plan international, l’adoption de ce concept de liberté comme absence de domination appelle un programme exigeant et passionnant. A long terme, à quoi pourrait ressembler sa mise en œuvre ? Il importe de créer ou de réformer l’architecture supranationale de façon à contraindre les acteurs à tenir compte des autres intérêts et de leur donner voix au chapitre dans un processus décisionnel. Concrètement, cela signifie la création d’une plateforme institutionnelle où les acteurs, au moment d’interférer de manière conséquente avec d’autres, auront l’obligation de consulter leurs intérêts et de leur donner une voix dans ce processus. C’est ainsi qu’une interférence auparavant arbitraire se transforme en interférence acceptable, qui n’est plus liberticide.
A plus court terme, ce regard conceptuel renouvelé devrait nous permettre de mieux comprendre et d’adapter notre analyse de la souveraineté et des rapports d’interdépendance de notre monde globalisé. Les menaces d’interférences arbitraires, même si elle sont par concrètement réalisées, devraient être placées au centre de nos réflexions.
Johan Rochel
Quel est le dénominateur commun entre le droit communautaire européen, les relations économiques avec les États-Unis et le nuage de cendre venu d’Islande ? A leur façon, tous rappellent combien la Suisse et ses citoyens évoluent dans un monde marqué par l’interdépendance. Qu’elle s’exprime sur le plan juridique, économique ou environnemental, cette interdépendance s’avère à la fois profonde, complexe et protéiforme.
Passé ce constat de base peu disputé, ce sont bien souvent les conséquences pratiques de cette interdépendance qui sont au cœur de l’attention publique et politique. Au-delà des nombreuses discussions juridiques autour du concept de souveraineté des États-nations, on mène peu souvent un débat plus profond: comment penser la liberté des États dans un environnement marqué par l’interdépendance ?
Deux concepts de liberté
Il est grand temps de faire nôtre un débat que les Anglo-Saxons mènent autour de deux concepts de la liberté. Ce travail conceptuel devrait ensuite être amené de façon convaincue sur le terrain des relations internationales. Il est porteur d’un potentiel énorme dans l’analyse des relations d’interdépendance et de leurs rapports à l’ordre juridico-politique international.
Le philosophe irlandais Philip Pettit a publié en 1997 un ouvrage intitulé « Republicanism » qui fait date en matière de philosophie politique. Pettit y différencie deux concepts de liberté dans une société libérale et démocratique. Le premier des concepts – que beaucoup considèrent comme constituant la base du libéralisme moderne – définit la liberté comme une absence d’interférence. Un acteur est considéré comme libre si rien ni personne n’interfère avec sa capacité d’entreprendre ce qu’il estime juste. Les seules interférences qui sont acceptables sont celles qui résultent d’un arrangement volontaire. Sur le plan des relations internationales, ce concept de liberté comme absence d’interférence fonde le régime propre à la paix de Wetsphalie, c’est-à-dire le régime de souveraineté quasi absolue des États nations qui sous-tend encore notre ordre international.
Ce premier concept de liberté souffre de problèmes sérieux, à la fois empiriques et normatifs. Premièrement, le modèle de non-interférence ne semble pas à même de rendre compte des interdépendances constantes et profondes où notre monde globalisé évolue. Ces interdépendances ne sont presque jamais le résultat maîtrisé d’un arrangement volontaire. Dans une large mesure, nous subissons de manière plus ou moins directe ces interactions. Deuxièmement, l’absence d’interférence ne permet pas d’assurer une garantie optimale de la liberté. Les relations de domination où évoluent les acteurs ne peuvent être conceptualisées et combattues de manière efficace.
De la nécessité de penser la domination
Pettit définit le second concept de liberté comme absence de domination. Ce second idéal que Pettit appelle « républicain » place en son cœur la protection contre les interférences arbitraires. Un acteur est dit libre si aucun des autres acteurs n’interfère ou ne menace d’interférer avec ses actions de manière arbitraire, c’est-à-dire sans être forcé de tenir compte de son point de vue et de lui donner un droit de parole. La participation au processus de décision devient une exigence essentielle.
Si un État souhaite placer une décharge nucléaire proche d’une frontière, l’idéal de liberté comme absence de domination exige que cet État prenne en compte les intérêts du voisin et lui accorde une voix dans le processus de décision. On ne lutte ainsi pas contre toutes les interférences, mais seulement contre celles qui se caractérisent par l’arbitraire et sont le poison de la liberté. La liberté définie comme non-interférence ne serait typiquement pas à même de rendre compte de cette menace : il n’y a qu’une interférence en puissance.
Sur le plan international, l’adoption de ce concept de liberté comme absence de domination appelle un programme exigeant et passionnant. A long terme, à quoi pourrait ressembler sa mise en œuvre ? Il importe de créer ou de réformer l’architecture supranationale de façon à contraindre les acteurs à tenir compte des autres intérêts et de leur donner voix au chapitre dans un processus décisionnel. Concrètement, cela signifie la création d’une plateforme institutionnelle où les acteurs, au moment d’interférer de manière conséquente avec d’autres, auront l’obligation de consulter leurs intérêts et de leur donner une voix dans ce processus. C’est ainsi qu’une interférence auparavant arbitraire se transforme en interférence acceptable, qui n’est plus liberticide.
A plus court terme, ce regard conceptuel renouvelé devrait nous permettre de mieux comprendre et d’adapter notre analyse de la souveraineté et des rapports d’interdépendance de notre monde globalisé. Les menaces d’interférences arbitraires, même si elle sont par concrètement réalisées, devraient être placées au centre de nos réflexions.
Johan Rochel
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vendredi 28 mai 2010
Des visions que diable !
La politique se nourrit de visions. Penser la ville, la région, la Suisse de demain fait partie du cahier des charges de ceux qui portent la responsabilité des contours de notre vie en société. Il est pourtant un domaine qui souffre d’un manque terrible de visions: la migration. Sous la Coupole fédérale, mais également dans les cantons, les élus s’agitent, proposent, règlementent, renforcent. Activisme forcené de personnes naviguant à vue.
En matière d’asile, le retour au pays fait toujours figure de Graal. Les accords de réadmission que la Suisse tente de conclure avec ses « partenaires » dessinent l’horizon politique indépassable du système d’asile. Ce discours politique, répété comme un mantra dans tous les partis, passe sous silence la réalité de pays détruits et de conditions de vie inacceptables. A l’échelle des vingt prochaines années, nombreux sont les requérants d’asile qui ne pourront rentrer. Sans bien savoir où les ranger, sur fond de « management » migratoire, on les appelle pudiquement les personnes admises à titre provisoire.
Dans l’attente de ce renvoi aussi hypothétique qu'improbable, comment dépasser le modèle actuel ? Nous avons atteint le plancher en matière de respect des droits fondamentaux. En plus d’être inutiles, des chicaneries supplémentaires ne changeraient rien au problème de base. Poursuivre sur cette voie nous placerait (encore plus) en contradiction avec nos propres principes, inspirés de libéralisme et de tradition humanitaire.
Ce manque de visions atteint son paroxysme au sujet des sans-papiers. Sur le plan des idées, nous sommes démunis. Comment penser la situation de personnes qui, officiellement, ne sont pas là, ne vont pas à l'école, ne travaillent pas – en un mot – n’existent pas ? D’après les études les plus fiables, leur nombre oscille entre 80'000 et 180'000 en Suisse (Piguet/Losa 2002). 30'000 dans une ville comme Zürich.
Une politique d’immigration économique choisie se heurte également à des limites. Les frontières ne sont pas imperméables et aucune loi ne saura empêcher les gens d’entrer en Suisse. Sur cette voie sans issue, la prochaine étape pourrait être la construction d’un mur façon relations amicales entre les Etats-Unis et le Mexique. Belle perspective.
De l’audace intellectuelle que diable ! Regardons notre intégration européenne, cette incroyable zone de libre-circulation des personnes. Laissons-nous inspirer et innovons avec de nouveaux modèles migratoires ! Et tant pis s’ils ne sont pas directement applicables, car ils jouent un rôle bien plus important: orientez à long terme nos politiques vers une situation plus juste pour tous.
Johan Rochel
www.chroniques.ch
En matière d’asile, le retour au pays fait toujours figure de Graal. Les accords de réadmission que la Suisse tente de conclure avec ses « partenaires » dessinent l’horizon politique indépassable du système d’asile. Ce discours politique, répété comme un mantra dans tous les partis, passe sous silence la réalité de pays détruits et de conditions de vie inacceptables. A l’échelle des vingt prochaines années, nombreux sont les requérants d’asile qui ne pourront rentrer. Sans bien savoir où les ranger, sur fond de « management » migratoire, on les appelle pudiquement les personnes admises à titre provisoire.
Dans l’attente de ce renvoi aussi hypothétique qu'improbable, comment dépasser le modèle actuel ? Nous avons atteint le plancher en matière de respect des droits fondamentaux. En plus d’être inutiles, des chicaneries supplémentaires ne changeraient rien au problème de base. Poursuivre sur cette voie nous placerait (encore plus) en contradiction avec nos propres principes, inspirés de libéralisme et de tradition humanitaire.
Ce manque de visions atteint son paroxysme au sujet des sans-papiers. Sur le plan des idées, nous sommes démunis. Comment penser la situation de personnes qui, officiellement, ne sont pas là, ne vont pas à l'école, ne travaillent pas – en un mot – n’existent pas ? D’après les études les plus fiables, leur nombre oscille entre 80'000 et 180'000 en Suisse (Piguet/Losa 2002). 30'000 dans une ville comme Zürich.
Une politique d’immigration économique choisie se heurte également à des limites. Les frontières ne sont pas imperméables et aucune loi ne saura empêcher les gens d’entrer en Suisse. Sur cette voie sans issue, la prochaine étape pourrait être la construction d’un mur façon relations amicales entre les Etats-Unis et le Mexique. Belle perspective.
De l’audace intellectuelle que diable ! Regardons notre intégration européenne, cette incroyable zone de libre-circulation des personnes. Laissons-nous inspirer et innovons avec de nouveaux modèles migratoires ! Et tant pis s’ils ne sont pas directement applicables, car ils jouent un rôle bien plus important: orientez à long terme nos politiques vers une situation plus juste pour tous.
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vendredi 30 avril 2010
L'heure des rondes
C’est dans l’air du temps. Les magazines féminins et masculins fourmillent d’articles passionnants et de belle valeur littéraire sur la dernière méthode pour perdre sans effort ces 250 grammes qui pourrissent un été. Nouveauté 2010, ce sont les ronds et, surtout, les rondes qui sont à l’honneur ! Des dernières productions du cinéma américain – où la dame ronde est en plus noire ! – au numéro spécial « rondes » du Fémina, ces personnes bien portantes font la une.
Mais qui sont-elles, ces fameuses rondes ? Le spectre de la ronde va de la dame normale non-anorexique (la ronde de Cosmopolitain) à la femme carrément obèse. L’emploi du terme touche à la malhonnêteté intellectuelle, tant il englobe des situations différentes et absolument incomparables.
A parcourir ces magazines dédiés aux personnes « en surpoids », on est gagné par une impression de déjà-vu. Déjà-vu, car l’on se trouve confronté à nos voisines, nos collègues, nos amis. A une différence près : ces personnes papier glacé sont toutes plus belles les unes que les autres. Nonobstant le bistouri informatique et une sélection drastique, ces photos ont au moins le mérite de rappeler que la beauté ne saurait se limiter à l’indice de masse corporelle. Elle est bien plus complexe que l’équation pseudo mathématique que veut nous vendre le discours esthétique de la mode et des médias.
Mais la problématique serait encore relativement banale si elle devait s’arrêter là. A chaque nouveau printemps, elle plongerait dans une légère déprime tous ceux qui acceptent le joug sans pitié de Monsieur et, surtout, Madame courbes parfaites. Le discours esthétique va toutefois plus loin. A grands coups de photos retouchées, il se fait scientifisant et moralisant.
En associant un discours médical sérieux avec des bagatelles, il confond code de beauté pour la plage avec problèmes de santé publique. Plus grave encore, il appelle tous les lecteurs à faire allégeance à un mode de vie fait d’assiettes minceur et de séances de fitness. Dans un mouvement fallacieux, le discours passe sans coup férir de ce qui serait (!) bon pour le corps à ce qui est bon moralement.
Dans cette veine inquiétante, le discours des magazines fait l’apologie de la volonté : celui qui veut peut. La négative de cette belle école de diète saute aux yeux : celui qui reste gros manque de volonté. Le terrain est ainsi préparé pour une séance de piloris en bonne et due forme : les gros sont de mauvaises personnes. Dit dans l’air du temps, les rondes et les ronds devraient se donner plus de peine.
Johan Rochel
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Mais qui sont-elles, ces fameuses rondes ? Le spectre de la ronde va de la dame normale non-anorexique (la ronde de Cosmopolitain) à la femme carrément obèse. L’emploi du terme touche à la malhonnêteté intellectuelle, tant il englobe des situations différentes et absolument incomparables.
A parcourir ces magazines dédiés aux personnes « en surpoids », on est gagné par une impression de déjà-vu. Déjà-vu, car l’on se trouve confronté à nos voisines, nos collègues, nos amis. A une différence près : ces personnes papier glacé sont toutes plus belles les unes que les autres. Nonobstant le bistouri informatique et une sélection drastique, ces photos ont au moins le mérite de rappeler que la beauté ne saurait se limiter à l’indice de masse corporelle. Elle est bien plus complexe que l’équation pseudo mathématique que veut nous vendre le discours esthétique de la mode et des médias.
Mais la problématique serait encore relativement banale si elle devait s’arrêter là. A chaque nouveau printemps, elle plongerait dans une légère déprime tous ceux qui acceptent le joug sans pitié de Monsieur et, surtout, Madame courbes parfaites. Le discours esthétique va toutefois plus loin. A grands coups de photos retouchées, il se fait scientifisant et moralisant.
En associant un discours médical sérieux avec des bagatelles, il confond code de beauté pour la plage avec problèmes de santé publique. Plus grave encore, il appelle tous les lecteurs à faire allégeance à un mode de vie fait d’assiettes minceur et de séances de fitness. Dans un mouvement fallacieux, le discours passe sans coup férir de ce qui serait (!) bon pour le corps à ce qui est bon moralement.
Dans cette veine inquiétante, le discours des magazines fait l’apologie de la volonté : celui qui veut peut. La négative de cette belle école de diète saute aux yeux : celui qui reste gros manque de volonté. Le terrain est ainsi préparé pour une séance de piloris en bonne et due forme : les gros sont de mauvaises personnes. Dit dans l’air du temps, les rondes et les ronds devraient se donner plus de peine.
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