Cela ressemble à une partie d’échecs où l’un des joueurs piège avec talent son contradicteur. Dans un débat de société, celui qui choisit les termes du débat possède sur ses adversaires un avantage stratégique souvent décisif. Il impose ses questions, mais également sa thématique et les moyens de trancher le débat. A lui le choix des armes et des règles !
Comme l’a montré l’initiative moutons noirs, l’UDC excelle dans cet exercice. D’un coup bien placé, le parti autrefois agrarien a imposé sa question par le biais d’une initiative populaire et forcé du même coup tous les acteurs politiques à venir sur son terrain du vote devant le peuple. Le contre-projet direct du Parlement n’est que la suite logique d’une partie rondement menée. Le 27 novembre prochain, après une campagne à grands coups de violeurs et de pédophiles, la première manche prendra fin.
Dans ce populisme ambiant – de gauche comme de droite ! – on entend trop peu souvent la voix de ceux qui veulent penser plus grand. De ceux qui n’entendent pas se laisser imposer les termes d’un débat tronqué. A ce titre, les voisins français connaissent bien la figure de l’intellectuel : un personnage public qui se donne pour mission de repenser les vérités soi-disant établies, les éclairages douteux et les raccourcis suspicieux. Sa plus grande vertu se confond avec sa capacité à ne pas se laisser enfermer dans un faux débat, à repenser les bases mêmes de la discussion.
Sous nos latitudes romandes, on connait quelques personnalités qui exercent cette activité fondamentale pour une démocratie vivante. Mais leur mission n’est pas aisée, tant la place que les médias leur réserve est ténue. Outre quelques habitués de la chronique, l’espace médiatique n’est pas propice au cours de la pensée. Celle-ci requiert parfois détours et circonvolutions, références originales ou lenteurs apparentes dans l’argument afin de déployer toute sa force. Peut-on dès lors imaginer une remarque plus destructrice que celle du journaliste enjoignant son invité à répondre en une minute à une question faussement simpliste ?
La place des intellectuels dans cette bulle médiatique n’est pas sans rappeler les fameux albatros de Baudelaire, ces grands oiseaux de mer que les marins attrapent pour s’amuser. Perdus sur le pont au milieu des huées, les albatros, autrefois majestueux, peinent alors à se mouvoir. Ne cédons pas à l’initiative de quelques sinistres marins et laissons respirer la pensée. On aurait grand tort de croire que l’on peut sans coup férir abandonner le champ de la pensée aux politiciens alliés aux promoteurs du format « 20 minutes ».
Johan Rochel
www.chroniques.ch
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lundi 18 octobre 2010
vendredi 6 mars 2009
Trop plein d'éthique
Les dix premières lignes d’un article de magazine et déjà le mot « éthique » apparaissait à quatre reprises. « Produit éthique », « aliments éthiques » et autres objets sortis tout droit des étalages éthiques d’un magasin forcément éthique. Trop plein d’éthique.
Au risque de passer pour tatillon, un peu d’ordre et de systématique dans l’emploi du terme « éthique » semblent être à l’ordre du jour, sous peine de perdre de vue toute signification cohérente. Le concept même de « produit éthique » est-il correct ? A strictement parler, non. Un objet ne peut être dit éthique, car l’éthique est une branche de la philosophie qui s’intéresse au comportement ou à l’action juste. Les différentes sous-catégories de l’éthique appliquée le montrent au travers de leur dénomination : éthique des affaires, éthique biomédicale ou éthique environnementale. Tous ces concepts mettent en avant un comportement humain (avec d’autres humains, des animaux, la nature) et renvoient aux critères suivant lesquels celui-ci peut être dit juste.
Les premières protestations se font entendre. Je joue sur les mots, car « produit éthique » décrit bien entendu un produit fabriqué selon des normes éthiques. Et vu que les normes ont pour but de cadrer l’action humaine, le terme éthique est ici correctement employé. S’agit-il d’un simple raccourci linguistique, sans autre danger sous-jacent ?
La formule complète « fabriqué selon des normes éthiques » indique que l’emploi du terme « éthique » pour lui-même reste limité. A lui seul, comme dans « produit éthique », il n’indique rien de bien concret. En l’associant au terme « normes », on comprend que son emploi exige de donner un peu de substance. En affirmant que ce produit est « éthique », que veut-on dire ? Est-il produit selon des critères d’équité ? Les travailleurs qui le fabriquent sont-ils suffisamment payés ? L’environnement est-il pris en compte ? Le produit répond-t-il à une situation d’urgence (médicaments en cas d’épidémie) ?
Ces quelques interrogations pour montrer que qualifier un produit d’ « éthique », sans définir plus avant quelle position est défendue, ne permet en rien de clarifier le débat. Le terme jouit d’un certain prestige. Il n’empêche que seul, il ne signifie rien. Aucune force politique ou mouvement religieux n’a le monopole de la signification du terme éthique, par le simple fait que son emploi présuppose une position et une vision plus ou moins complète sur ce qu’est une action juste. Ce n’est qu’en connaissance de tels éléments qu’un débat fructueux entre les différentes positions peut s’engager.
www.chroniques.ch
Johan Rochel
=> La version podcast de cette chronique (disponible sur www.quoique.ch) a été diffusée le mercredi 25 mars 2009 dans l'émission "Médialogues" de la Radio Suisse Romande. Elle est disponible à l'adresse suivante: http://www.rsr.ch/la-1ere/medialogues
Au risque de passer pour tatillon, un peu d’ordre et de systématique dans l’emploi du terme « éthique » semblent être à l’ordre du jour, sous peine de perdre de vue toute signification cohérente. Le concept même de « produit éthique » est-il correct ? A strictement parler, non. Un objet ne peut être dit éthique, car l’éthique est une branche de la philosophie qui s’intéresse au comportement ou à l’action juste. Les différentes sous-catégories de l’éthique appliquée le montrent au travers de leur dénomination : éthique des affaires, éthique biomédicale ou éthique environnementale. Tous ces concepts mettent en avant un comportement humain (avec d’autres humains, des animaux, la nature) et renvoient aux critères suivant lesquels celui-ci peut être dit juste.
Les premières protestations se font entendre. Je joue sur les mots, car « produit éthique » décrit bien entendu un produit fabriqué selon des normes éthiques. Et vu que les normes ont pour but de cadrer l’action humaine, le terme éthique est ici correctement employé. S’agit-il d’un simple raccourci linguistique, sans autre danger sous-jacent ?
La formule complète « fabriqué selon des normes éthiques » indique que l’emploi du terme « éthique » pour lui-même reste limité. A lui seul, comme dans « produit éthique », il n’indique rien de bien concret. En l’associant au terme « normes », on comprend que son emploi exige de donner un peu de substance. En affirmant que ce produit est « éthique », que veut-on dire ? Est-il produit selon des critères d’équité ? Les travailleurs qui le fabriquent sont-ils suffisamment payés ? L’environnement est-il pris en compte ? Le produit répond-t-il à une situation d’urgence (médicaments en cas d’épidémie) ?
Ces quelques interrogations pour montrer que qualifier un produit d’ « éthique », sans définir plus avant quelle position est défendue, ne permet en rien de clarifier le débat. Le terme jouit d’un certain prestige. Il n’empêche que seul, il ne signifie rien. Aucune force politique ou mouvement religieux n’a le monopole de la signification du terme éthique, par le simple fait que son emploi présuppose une position et une vision plus ou moins complète sur ce qu’est une action juste. Ce n’est qu’en connaissance de tels éléments qu’un débat fructueux entre les différentes positions peut s’engager.
www.chroniques.ch
Johan Rochel
=> La version podcast de cette chronique (disponible sur www.quoique.ch) a été diffusée le mercredi 25 mars 2009 dans l'émission "Médialogues" de la Radio Suisse Romande. Elle est disponible à l'adresse suivante: http://www.rsr.ch/la-1ere/medialogues
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mercredi 16 janvier 2008
Culotte de cheval et Simone de Beauvoir
Impossible de la manquer : ces derniers temps, Simone de Beauvoir est partout ! La philosophe française fêterait ces derniers jours le centenaire de sa naissance.
La présente chronique ne veut pas empoigner le thème de la destinée du féminisme façon « Deuxième sexe ». Le sujet mérite une réflexion de fond, tant certains aspects de sa pensée sont restés actuels. Nous y reviendrons dans une prochaine chronique. Le texte que vous parcourez en ce moment se veut plus léger, plutôt placé sous l’égide du « coup de gueule ».
La semaine passée, Le nouvel observateur, sacrifiant à la vague d’hommages rendus à Simone de Beauvoir, faisait paraître en une la célèbre photo de nue de la Française. Le cliché la montre de dos, entièrement nue, en train de se recoiffer face à un petit miroir (photographie originale de Art Shay, réalisée dans les années 50’).
Jusque là, on ne retiendrait que la volonté évidente d’attirer le lecteur avec une page de une percutante. Malheureusement (nous nous demanderons plus loin si cet adverbe est encore de mise), les graphistes du Nouvel Obs’ ont jugé utile et à propos de modifier la photo de Simone de Beauvoir. Il y a quelques modifications techniques (éclairage, ambiance de la pièce), qu’on pourrait admettre pour des raisons d’exigence de qualité d’une page de une. Par contre, difficile d’expliquer la disparition de boutons sur les fesses, de quelques rondeurs de cuisse et d’un peu de culotte de cheval.
Comment qualifier cette action ? On aimerait tellement qu’il existe d’autres explications qu’un simple diktat esthétique de nos canons de la beauté. A-t-on vraiment modifié Simone pour la faire ressembler à ce que nous nous représentons aujourd’hui quand nous pensons à une belle femme ? Le simple fait de le dire a quelque chose de pathétique et d’effrayant*.
A mon sens, le fait le plus significatif de cette triste affaire se trouve résumé dans sa simple possibilité. Je me représente l’affaire en ces termes : un numéro spécial dédié à Simone de Beauvoir est décidé au sein de la rédaction du Nouvel Obs’. Elle décide de jouer son va-tout en plaçant la photo de nue en une. Et là, à ce moment très précis, une personne se dit qu’elle pourrait modifier le cliché et gommer quelques imperfections physiques de Simone de Beauvoir, icône du mouvement de libération de la femme. C’est la possibilité de cette pensée – cette permission dont le graphiste s’est senti investi - qui prouve à quel point les images modifiées et retouchées que nous renvoient les médias et la publicité font désormais partie de notre quotidien. La terrible banalité de ce qui vient d’être dit montre également à quel point nous nous sommes habitués à ces mensonges photographiques.
Se pose alors une question radicale : qui est cette personne sur la photo de une du Nouvel Obs’ ? Si l’on admet qu’il s’agit de Simone de Beauvoir, alors n’importe qui peut être n’importe qui. Grâce à quelques modifications, j’ai tôt fait de ressembler à qui vous souhaitez. Qualitativement, il n’y a aucune différence entre les deux processus. Seule la question du nombre de modifications est en jeu. Comme pour toutes les personnes souriantes que l’on découvre sur papier glacé, il faut se résoudre à une réponse étrange, aux conséquences encore floues : ces personnes n’existent pas dans « notre » réalité (je dis « notre » réalité pour signifier qu’elles existent dans une réalité, mais pas la notre**). La personne sans boutons sur les fesses et avec moins de culotte de cheval n’est pas Simone de Beauvoir. Elle n’en est qu’une pâle déclinaison, à défaut d’avoir un meilleur terme.
Johan Rochel
* L’affaire atteint un paroxysme d’ironie quand la retouche concerne l’icône féministe du 20è siècle. Détail amusant : Sartre avait déjà vu sa cigarette disparaître d’une photo, lors d’une exposition qui lui était consacré il y a quelques années en France. Les chasseurs de sorcière s’acharneraient-ils sur le couple ?
** Je laisse ces questions de « différentes » réalités de côté. Dès que l’on quitte le niveau intuitif, de nombreuses difficultés apparaissent rapidement. Pour le sujet du jour, une formulation intuitive devrait suffire.
La présente chronique ne veut pas empoigner le thème de la destinée du féminisme façon « Deuxième sexe ». Le sujet mérite une réflexion de fond, tant certains aspects de sa pensée sont restés actuels. Nous y reviendrons dans une prochaine chronique. Le texte que vous parcourez en ce moment se veut plus léger, plutôt placé sous l’égide du « coup de gueule ».
La semaine passée, Le nouvel observateur, sacrifiant à la vague d’hommages rendus à Simone de Beauvoir, faisait paraître en une la célèbre photo de nue de la Française. Le cliché la montre de dos, entièrement nue, en train de se recoiffer face à un petit miroir (photographie originale de Art Shay, réalisée dans les années 50’).
Jusque là, on ne retiendrait que la volonté évidente d’attirer le lecteur avec une page de une percutante. Malheureusement (nous nous demanderons plus loin si cet adverbe est encore de mise), les graphistes du Nouvel Obs’ ont jugé utile et à propos de modifier la photo de Simone de Beauvoir. Il y a quelques modifications techniques (éclairage, ambiance de la pièce), qu’on pourrait admettre pour des raisons d’exigence de qualité d’une page de une. Par contre, difficile d’expliquer la disparition de boutons sur les fesses, de quelques rondeurs de cuisse et d’un peu de culotte de cheval.
Comment qualifier cette action ? On aimerait tellement qu’il existe d’autres explications qu’un simple diktat esthétique de nos canons de la beauté. A-t-on vraiment modifié Simone pour la faire ressembler à ce que nous nous représentons aujourd’hui quand nous pensons à une belle femme ? Le simple fait de le dire a quelque chose de pathétique et d’effrayant*.
A mon sens, le fait le plus significatif de cette triste affaire se trouve résumé dans sa simple possibilité. Je me représente l’affaire en ces termes : un numéro spécial dédié à Simone de Beauvoir est décidé au sein de la rédaction du Nouvel Obs’. Elle décide de jouer son va-tout en plaçant la photo de nue en une. Et là, à ce moment très précis, une personne se dit qu’elle pourrait modifier le cliché et gommer quelques imperfections physiques de Simone de Beauvoir, icône du mouvement de libération de la femme. C’est la possibilité de cette pensée – cette permission dont le graphiste s’est senti investi - qui prouve à quel point les images modifiées et retouchées que nous renvoient les médias et la publicité font désormais partie de notre quotidien. La terrible banalité de ce qui vient d’être dit montre également à quel point nous nous sommes habitués à ces mensonges photographiques.
Se pose alors une question radicale : qui est cette personne sur la photo de une du Nouvel Obs’ ? Si l’on admet qu’il s’agit de Simone de Beauvoir, alors n’importe qui peut être n’importe qui. Grâce à quelques modifications, j’ai tôt fait de ressembler à qui vous souhaitez. Qualitativement, il n’y a aucune différence entre les deux processus. Seule la question du nombre de modifications est en jeu. Comme pour toutes les personnes souriantes que l’on découvre sur papier glacé, il faut se résoudre à une réponse étrange, aux conséquences encore floues : ces personnes n’existent pas dans « notre » réalité (je dis « notre » réalité pour signifier qu’elles existent dans une réalité, mais pas la notre**). La personne sans boutons sur les fesses et avec moins de culotte de cheval n’est pas Simone de Beauvoir. Elle n’en est qu’une pâle déclinaison, à défaut d’avoir un meilleur terme.
Johan Rochel
* L’affaire atteint un paroxysme d’ironie quand la retouche concerne l’icône féministe du 20è siècle. Détail amusant : Sartre avait déjà vu sa cigarette disparaître d’une photo, lors d’une exposition qui lui était consacré il y a quelques années en France. Les chasseurs de sorcière s’acharneraient-ils sur le couple ?
** Je laisse ces questions de « différentes » réalités de côté. Dès que l’on quitte le niveau intuitif, de nombreuses difficultés apparaissent rapidement. Pour le sujet du jour, une formulation intuitive devrait suffire.
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