Alors que vous lirez ces lignes, nous serons à l’entame d’un week-end politique difficile, point d'orgue d’une campagne houleuse et indigne. Au-delà du résultat, tous ceux qui ont combattu l’initiative moutons noirs – en soutenant ou non le contre projet, pour des raisons purement tactiques ou non – sont appelés à prendre sur leurs épaules une nouvelle responsabilité : rien de moins que celle de réformer en profondeur la réalité politique de notre pays.
Les moutons noirs s’inscrivent dans une logique mélangeant à bon compte flair populiste, méfiance vis-à-vis de l’Etranger et mythologie sécuritaire. A n’en pas douter, d’autres initiatives suivront. Pourquoi l’UDC et ses alliés se départiraient-ils d’une méthode si prometteuse ?
Face à ce mouvement structurel, il faut mobiliser ce que d’aucuns appelleraient un front républicain autour de deux questions fondamentales. Premièrement, où se trouve la ligne rouge que nous ne souhaitons en cas franchir ? Quel noyau intangible de nos libertés, de notre mode de vie en société et de nos principes voulons-nous sauvegarder à tout prix ?
Deuxièmement, quelle place voulons-nous donner à la Suisse dans un monde globalisé et interdépendant ? A ce titre, il faut réaffirmer la valeur et les avantages que la Suisse retire de rapports internationaux pacifiés sous l’égide du droit international. Ces engagements relèvent de choix démocratiques pris dans notre intérêt.
En d’autres mots, quelque soit le résultat qui sera annoncé dimanche vers 14.00, nous sommes appelés à réfléchir et à nous unir pour les valeurs que nous souhaitons défendre et incarner. Nous n’avons que trop attendu.
Johan Rochel
www.chroniques.ch
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vendredi 26 novembre 2010
jeudi 4 mars 2010
Le contrat du siècle: la Suisse et les moutons noirs
Session parlementaire oblige, on reparlera sous peu de l’initiative « Pour le renvoi des étrangers criminels ». La fameuse proposition « Moutons noirs » se trouve dans une situation volontiers paradoxale. Une majorité des acteurs politiques s’entendent pour soutenir son principe de base (l’étranger commettant un crime grave doit être renvoyé), tandis qu’une vaste coalition de cette même majorité s’est formée pour combattre le texte de l’UDC au nom de principes supérieurs.
Pour comprendre la force sans pareille de cette initiative, il est nécessaire de revenir à l’idée de base du projet : un contrat social passé entre un pays souverain (la Suisse) et des étrangers souhaitant y séjourner et y vivre. En l’acceptant, l’étranger marque sa volonté de respecter les valeurs fondamentales de l’ordre juridique, politique et sociétal suisse. De son côté, la Suisse affiche sa volonté d’accueillir le mieux possible cette personne, en respectant tout particulièrement la garantie de non-discrimination.
Même si l’argument de base de type contrat social s’avère extrêmement puissant, il n’en demeure pas moins que nous assistons à une « absolutisation » de l’idée du contrat Suisse-étrangers. Le lien entre les deux parties du contrat est en quelques sortes « sacralisé », au point qu’il prime sur toute autre considération.
Et c’est exactement là que le bât blesse. L’argument du contrat social ne peut, n’en déplaise à l’UDC, faire fi des garanties et principes fondamentaux de notre Etat de droit. A ce titre, il faut sans nul doute compter le principe de proportionnalité, qui exige que chaque cas soit traité de manière individuelle, c’est-à-dire en prenant en compte toutes les informations pertinentes. Vu qu’elle demande l’automaticité des expulsions, l’initiative « Moutons noirs » entre en contradiction insurmontable avec ce principe.
De plus, le contrat social entre la Suisse et ses étrangers ne peut se concevoir dans une sorte de vide institutionnel. La Suisse, en tant que pays souverain, est partie prenante au concert des nations et s’engage à ce titre à respecter certains principes fondamentaux de l’ordre juridique international. Le principe de non-refoulement et l’interdiction de livrer des personnes à des Etats où il risque la torture ou d’autres traitement inhumains forment les conditions-cadres de ce que la Suisse peut entreprendre. A ce double titre, l’initiative « Moutons noirs » pèche gravement par l’absolutisation du contrat social : il faut la repousser vigoureusement.
Johan Rochel
www.chroniques.ch
Pour comprendre la force sans pareille de cette initiative, il est nécessaire de revenir à l’idée de base du projet : un contrat social passé entre un pays souverain (la Suisse) et des étrangers souhaitant y séjourner et y vivre. En l’acceptant, l’étranger marque sa volonté de respecter les valeurs fondamentales de l’ordre juridique, politique et sociétal suisse. De son côté, la Suisse affiche sa volonté d’accueillir le mieux possible cette personne, en respectant tout particulièrement la garantie de non-discrimination.
Même si l’argument de base de type contrat social s’avère extrêmement puissant, il n’en demeure pas moins que nous assistons à une « absolutisation » de l’idée du contrat Suisse-étrangers. Le lien entre les deux parties du contrat est en quelques sortes « sacralisé », au point qu’il prime sur toute autre considération.
Et c’est exactement là que le bât blesse. L’argument du contrat social ne peut, n’en déplaise à l’UDC, faire fi des garanties et principes fondamentaux de notre Etat de droit. A ce titre, il faut sans nul doute compter le principe de proportionnalité, qui exige que chaque cas soit traité de manière individuelle, c’est-à-dire en prenant en compte toutes les informations pertinentes. Vu qu’elle demande l’automaticité des expulsions, l’initiative « Moutons noirs » entre en contradiction insurmontable avec ce principe.
De plus, le contrat social entre la Suisse et ses étrangers ne peut se concevoir dans une sorte de vide institutionnel. La Suisse, en tant que pays souverain, est partie prenante au concert des nations et s’engage à ce titre à respecter certains principes fondamentaux de l’ordre juridique international. Le principe de non-refoulement et l’interdiction de livrer des personnes à des Etats où il risque la torture ou d’autres traitement inhumains forment les conditions-cadres de ce que la Suisse peut entreprendre. A ce double titre, l’initiative « Moutons noirs » pèche gravement par l’absolutisation du contrat social : il faut la repousser vigoureusement.
Johan Rochel
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mardi 24 juin 2008
Lettre ouverte aux 103’00 signataires de l’initiative anti-minarets,
Votre nationalité suisse vous a donné la possibilité d’exercer votre droit populaire, en apposant une signature en faveur de l’initiative « anti-minarets », lancée conjointement par l’UDF et l’UDC.
Il y a peu, plus de 100'000 de vos signatures ont ainsi été déposées à la chancellerie fédérale, permettant à l’initiative de se présenter devant le jugement populaire des urnes. Reste encore à passer l’étape du Parlement, qui peut déclarer l’initiative impropre à la votation. En discriminant de manière éhontée un groupe religieux – fort de plus de 300'000 personnes en Suisse – vous pourriez amener la Suisse à ne pas respecter ses engagements les plus basiques du droit international et, de ce fait, à violer la Convention européenne des droits de l’homme et sa clause de non-discrimination. Vous n’en avez visiblement cure, car vous proclamez que la Suisse reste souveraine face aux bureaucrates de Bruxelles ou des Nations-Unies. En plus de mettre la Suisse en position risquée dans le concert des nations, vous oubliez que c’est la volonté populaire qui a choisi de ratifier la Convention. Et, comble de l’ironie, peut-être vous-mêmes !
Comment en est-on arrivé si loin ? Pourquoi avez-vous signé cette initiative qui sent le repli sur soi et flirte avec une islamophobie à peine dissimulée ? J’en veux à votre geste et me permets de vous adresser quelques questions. Avez-vous cherché à en savoir plus sur l’islam, autrement que via les propos grotesques de l’initiative et de ses partisans ? Avez-vous par exemple consulté le site du Groupe de recherche sur l’Islam en Suisse (www.gris.info), véritable mine d’informations sur les communautés musulmanes de notre pays ? Avez-vous de bonne foi cherché à éviter le piège d’un dangereux discours, fait d’amalgames et d’idées reçues ?
Peut-être avez-vous souhaité faire passer un message politique ? Montrer par votre signature que vous craigniez certaines évolutions, où semblent parfois être sacrifiées les limites entre Etat et religion, nos libertés d’expression. Sur ce point, je n’en veux pas à vos idées, car le débat de fond est toujours profitable à une démocratie vivante. J’en veux à la façon dont vous avez choisi d’exprimer vos doutes et vos opinions. Comment encourager une communauté à s’intégrer et à adopter nos valeurs en lui interdisant sans autre forme de procès une construction à caractère religieux ? Comment ne pas sentir la discrimination en comparaison d’une synagogue ou d’un temple bouddhiste ?
Renseignez-vous, passez voir les quatre seules mosquées de Suisse avec un minaret, interrogez-vous sur les raisons qui vous ont poussés à signer cette initiative. J’ai l’intime conviction que beaucoup d’entre vous pourraient être amenés à regretter leur geste. C’est en ce sens que je vous adresse mes salutations pleines d’espoir d’un changement futur,
Johan Rochel
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Il y a peu, plus de 100'000 de vos signatures ont ainsi été déposées à la chancellerie fédérale, permettant à l’initiative de se présenter devant le jugement populaire des urnes. Reste encore à passer l’étape du Parlement, qui peut déclarer l’initiative impropre à la votation. En discriminant de manière éhontée un groupe religieux – fort de plus de 300'000 personnes en Suisse – vous pourriez amener la Suisse à ne pas respecter ses engagements les plus basiques du droit international et, de ce fait, à violer la Convention européenne des droits de l’homme et sa clause de non-discrimination. Vous n’en avez visiblement cure, car vous proclamez que la Suisse reste souveraine face aux bureaucrates de Bruxelles ou des Nations-Unies. En plus de mettre la Suisse en position risquée dans le concert des nations, vous oubliez que c’est la volonté populaire qui a choisi de ratifier la Convention. Et, comble de l’ironie, peut-être vous-mêmes !
Comment en est-on arrivé si loin ? Pourquoi avez-vous signé cette initiative qui sent le repli sur soi et flirte avec une islamophobie à peine dissimulée ? J’en veux à votre geste et me permets de vous adresser quelques questions. Avez-vous cherché à en savoir plus sur l’islam, autrement que via les propos grotesques de l’initiative et de ses partisans ? Avez-vous par exemple consulté le site du Groupe de recherche sur l’Islam en Suisse (www.gris.info), véritable mine d’informations sur les communautés musulmanes de notre pays ? Avez-vous de bonne foi cherché à éviter le piège d’un dangereux discours, fait d’amalgames et d’idées reçues ?
Peut-être avez-vous souhaité faire passer un message politique ? Montrer par votre signature que vous craigniez certaines évolutions, où semblent parfois être sacrifiées les limites entre Etat et religion, nos libertés d’expression. Sur ce point, je n’en veux pas à vos idées, car le débat de fond est toujours profitable à une démocratie vivante. J’en veux à la façon dont vous avez choisi d’exprimer vos doutes et vos opinions. Comment encourager une communauté à s’intégrer et à adopter nos valeurs en lui interdisant sans autre forme de procès une construction à caractère religieux ? Comment ne pas sentir la discrimination en comparaison d’une synagogue ou d’un temple bouddhiste ?
Renseignez-vous, passez voir les quatre seules mosquées de Suisse avec un minaret, interrogez-vous sur les raisons qui vous ont poussés à signer cette initiative. J’ai l’intime conviction que beaucoup d’entre vous pourraient être amenés à regretter leur geste. C’est en ce sens que je vous adresse mes salutations pleines d’espoir d’un changement futur,
Johan Rochel
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mardi 13 mai 2008
La démocratie se trompe de place
Partout en Suisse, cette unique affiche de mains bigarrées (et uniquement masculines !) pillant les passeports à croix blanche. Une fois de plus pour l’UDC, une (très) mauvaise réponse à un questionnement légitime : celui des conditions d’obtention de la nationalité helvétique.
Depuis le début de la campagne, l’UDC présente trois arguments. Premièrement, il y aurait trop de naturalisations. On peut débattre des heures durant de ce « trop », le fait est qu’il est à mettre sur le compte de mouvements d’immigration datant d’avant 2000 et de certains changements législatifs (droit à la double nationalité). En un mot, les naturalisations d’aujourd’hui sont le résultat d’une procédure d’intégration suivant normalement son cours. Par rapport au taux d’étrangers dans la population, la Suisse naturalise bien moins que ses voisins européens, à l’exception de l’Allemagne. Il est donc doublement faux d’utiliser les chiffres absolus du nombre de naturalisations dans le débat actuel !
Deuxièmement, l’UDC prétend que les naturalisations par les urnes fonctionnent à merveille depuis les débuts d’une Suisse fantasmée, faite de Landsgemeinde et de démocratie directe. Cet argument aux relents passéistes ne tient pas. Le Tribunal fédéral a cassé des pratiques ouvrant la porte à l’arbitraire et au possible délit de sale gueule. Qu’importe depuis combien de temps elles avaient cours, elles sont incompatibles avec un Etat de droit.
Troisièmement, l’initiative se trompe de place pour la démocratie. En amont de la procédure de naturalisation, il est tout à fait légitime de proposer un débat démocratique sur les critères d’admission. Pourquoi ne pas décider qu’il faut au moins habiter 20 ans en Suisse et connaître l’hymne national en romanche pour prétendre devenir suisse ? C’est sans aucun doute le peuple qui doit avoir le dernier mot sur ces questions.
Il en va tout autrement avec la décision finale d’accorder la nationalité (qui sera laissée au libre choix des communes selon le texte de l’initiative, et qui pourrait donc être décidée devant le peuple). En connaissance des critères choisis par le souverain, l’étranger va tenter de s’intégrer le mieux possible. S’il remplit l’ensemble des conditions, le passeport à croix blanche devrait lui être délivré, en signe de réussite de son intégration.
Même dans ce cas, si certains éléments l’exigent, le passeport peut lui être refusé. Il n’est toutefois pas admissible que des personnes lui refusent ce droit de manière arbitraire et parfois discriminatoire, sans présenter de justification et sans procédure de recours. Et c’est sur ce point que la différence avec une élection est essentielle. Il n’existe pas de critères pour devenir élus (si ce n’est être suisse et majeur), mais il en existe pour devenir suisse. Celui qui les remplit jouit d’un droit à la naturalisation, à moins que certains éléments ne l’en empêchent expressément. Et si ce droit lui est refusé, la décision doit être dûment motivée et sujette à la possibilité de recours, à la différence de l’élection, où le droit d’être choisi n’existe pas.
Johan Rochel
www.chroniques.ch
Depuis le début de la campagne, l’UDC présente trois arguments. Premièrement, il y aurait trop de naturalisations. On peut débattre des heures durant de ce « trop », le fait est qu’il est à mettre sur le compte de mouvements d’immigration datant d’avant 2000 et de certains changements législatifs (droit à la double nationalité). En un mot, les naturalisations d’aujourd’hui sont le résultat d’une procédure d’intégration suivant normalement son cours. Par rapport au taux d’étrangers dans la population, la Suisse naturalise bien moins que ses voisins européens, à l’exception de l’Allemagne. Il est donc doublement faux d’utiliser les chiffres absolus du nombre de naturalisations dans le débat actuel !
Deuxièmement, l’UDC prétend que les naturalisations par les urnes fonctionnent à merveille depuis les débuts d’une Suisse fantasmée, faite de Landsgemeinde et de démocratie directe. Cet argument aux relents passéistes ne tient pas. Le Tribunal fédéral a cassé des pratiques ouvrant la porte à l’arbitraire et au possible délit de sale gueule. Qu’importe depuis combien de temps elles avaient cours, elles sont incompatibles avec un Etat de droit.
Troisièmement, l’initiative se trompe de place pour la démocratie. En amont de la procédure de naturalisation, il est tout à fait légitime de proposer un débat démocratique sur les critères d’admission. Pourquoi ne pas décider qu’il faut au moins habiter 20 ans en Suisse et connaître l’hymne national en romanche pour prétendre devenir suisse ? C’est sans aucun doute le peuple qui doit avoir le dernier mot sur ces questions.
Il en va tout autrement avec la décision finale d’accorder la nationalité (qui sera laissée au libre choix des communes selon le texte de l’initiative, et qui pourrait donc être décidée devant le peuple). En connaissance des critères choisis par le souverain, l’étranger va tenter de s’intégrer le mieux possible. S’il remplit l’ensemble des conditions, le passeport à croix blanche devrait lui être délivré, en signe de réussite de son intégration.
Même dans ce cas, si certains éléments l’exigent, le passeport peut lui être refusé. Il n’est toutefois pas admissible que des personnes lui refusent ce droit de manière arbitraire et parfois discriminatoire, sans présenter de justification et sans procédure de recours. Et c’est sur ce point que la différence avec une élection est essentielle. Il n’existe pas de critères pour devenir élus (si ce n’est être suisse et majeur), mais il en existe pour devenir suisse. Celui qui les remplit jouit d’un droit à la naturalisation, à moins que certains éléments ne l’en empêchent expressément. Et si ce droit lui est refusé, la décision doit être dûment motivée et sujette à la possibilité de recours, à la différence de l’élection, où le droit d’être choisi n’existe pas.
Johan Rochel
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Publié dans le Magazine "Le Vendredi", 16 mai 2008
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lundi 21 avril 2008
Une petite réflexion sur l’actualité politique suisse
Osons la question : et si l’UDC avait tout à gagner à ce qu’Evelyne Widmer-Schlumpf refuse de quitter le parti et le Conseil fédéral ? A mon sens, l’UDC profite de la situation actuelle sur au moins trois points.
En la désignant comme nouvelle ennemie du parti, l’UDC a répondu à son besoin structurel de posséder une entité contre laquelle construire son unité. Le parti agrarien (le terme est-il encore vraiment d’actualité ?) a réussi le tour de force de trouver un tel élément dans ses propres rangs. Les lecteurs attentifs répondront toutefois que la question, loin d’unifier le parti, laisse plutôt apparaître de dangereuses fissures.
Mais l’UDC d’inspiration blochérienne – que j’oppose ici à une minorité, qu’elle soit bernoise, vaudois ou grisonne – se fabrique par ce biais une cohésion propre. Une telle manœuvre était impossible avec ses thèmes classiques (étrangers, musulmans, Etat social trop généreux), car, au-delà de certaines différences persistantes, toutes les obédiences du parti se retrouvaient peu ou prou sur une même ligne idéologique. En désignant expressément une des membres de cette UDC « molle », sous couvert de l’accusation suprême de traîtrise*, l’aile dure du parti se construit l’occasion unique de faire le ménage en son propre fief.
Mais l’opération profite également sous un autre angle à cette majorité dure. Comme l’a joliment expliqué Jean-Jacques Roth, rédacteur en chef du Temps, sur le plateau d’Infrarouge, cette grande campagne de dénonciation va rendre Widmer-Schlumpf (et tous les modérés à sa suite) « plus catholique que le Pape ». En effet, Widmer-Schlumpf et Schmidt ne peuvent plus se permettre, ne serait-ce que d’avoir l’air, de donner du mou à l’ennemi centriste ou socialiste. Plus que jamais, ils vont adopter la plus pure dogmatique du parti. Paradoxalement, l’UDC ne va cesser d’affirmer qu’elle n’est plus correctement représentée au sein du Conseil fédéral.
Face au public, l’UDC s’est finalement profilée comme l’infatigable dénonciateur d’une « classe politique » malintentionnée et peu respectueuse des choix populaires. L’élection de Widmer-Schloumpf ne serait ainsi qu’une manœuvre politicarde de plus, à mettre sur le compte d’une élite politique complètement déconnectée des vraies préoccupations des citoyens. En dénonçant sans relâche cette traîtrise, l’UDC renforce son image de parti proche des gens et de formation politique conséquente dans ses positions.
L’UDC semble donc avoir trouvé la façon d’exploiter au mieux les conséquences du 12 décembre 2007. Sur les trois points mentionnés ci-dessus, elle empoche la part du lion. Pour revenir à ma question de départ – et si l’UDC avait tout à gagner à ce que Widmer-Schlumpf reste ? – je répondrai donc que l’UDC a tout à gagner à ce que la situation actuelle perdure. Gageons premièrement que l’aile dure laissera évoluer la situation jusqu’à l’extrême limite, exerçant ainsi une pression énorme sur les épaules des modérés. Gageons toutefois qu’elle ne prononcera pas la scission du parti grison, une opération trop dangereuse en pays fédéraliste.
Johan Rochel
www.chroniques.ch
En la désignant comme nouvelle ennemie du parti, l’UDC a répondu à son besoin structurel de posséder une entité contre laquelle construire son unité. Le parti agrarien (le terme est-il encore vraiment d’actualité ?) a réussi le tour de force de trouver un tel élément dans ses propres rangs. Les lecteurs attentifs répondront toutefois que la question, loin d’unifier le parti, laisse plutôt apparaître de dangereuses fissures.
Mais l’UDC d’inspiration blochérienne – que j’oppose ici à une minorité, qu’elle soit bernoise, vaudois ou grisonne – se fabrique par ce biais une cohésion propre. Une telle manœuvre était impossible avec ses thèmes classiques (étrangers, musulmans, Etat social trop généreux), car, au-delà de certaines différences persistantes, toutes les obédiences du parti se retrouvaient peu ou prou sur une même ligne idéologique. En désignant expressément une des membres de cette UDC « molle », sous couvert de l’accusation suprême de traîtrise*, l’aile dure du parti se construit l’occasion unique de faire le ménage en son propre fief.
Mais l’opération profite également sous un autre angle à cette majorité dure. Comme l’a joliment expliqué Jean-Jacques Roth, rédacteur en chef du Temps, sur le plateau d’Infrarouge, cette grande campagne de dénonciation va rendre Widmer-Schlumpf (et tous les modérés à sa suite) « plus catholique que le Pape ». En effet, Widmer-Schlumpf et Schmidt ne peuvent plus se permettre, ne serait-ce que d’avoir l’air, de donner du mou à l’ennemi centriste ou socialiste. Plus que jamais, ils vont adopter la plus pure dogmatique du parti. Paradoxalement, l’UDC ne va cesser d’affirmer qu’elle n’est plus correctement représentée au sein du Conseil fédéral.
Face au public, l’UDC s’est finalement profilée comme l’infatigable dénonciateur d’une « classe politique » malintentionnée et peu respectueuse des choix populaires. L’élection de Widmer-Schloumpf ne serait ainsi qu’une manœuvre politicarde de plus, à mettre sur le compte d’une élite politique complètement déconnectée des vraies préoccupations des citoyens. En dénonçant sans relâche cette traîtrise, l’UDC renforce son image de parti proche des gens et de formation politique conséquente dans ses positions.
L’UDC semble donc avoir trouvé la façon d’exploiter au mieux les conséquences du 12 décembre 2007. Sur les trois points mentionnés ci-dessus, elle empoche la part du lion. Pour revenir à ma question de départ – et si l’UDC avait tout à gagner à ce que Widmer-Schlumpf reste ? – je répondrai donc que l’UDC a tout à gagner à ce que la situation actuelle perdure. Gageons premièrement que l’aile dure laissera évoluer la situation jusqu’à l’extrême limite, exerçant ainsi une pression énorme sur les épaules des modérés. Gageons toutefois qu’elle ne prononcera pas la scission du parti grison, une opération trop dangereuse en pays fédéraliste.
Johan Rochel
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lundi 17 décembre 2007
Le peuple a-t-il été floué ?
Qui sème le vent…
Le jeudi 13 décembre 2007, jour du grand « oui » prononcé par Evelyne Widmer-Schlumpf, le peuple a-t-il été floué ? L’UDC – prétendument encore unifiée - n’hésite pas à le crier à qui veut l’entendre : les parlementaires qui ont bouté leur champion hors du collège ont trahi la volonté populaire. Les urnes avaient donné au soir du 21 octobre un résultat univoque : leur jugement a été bafoué ! Le couperet agrarien ne se fait pas attendre : le choix du Parlement est tout simplement anti-démocratique.
Comme le relevait le politologue René Knüsel dans l’Hebdo du 14.12.07, c’est en fait une sorte de retour à la normale qui vient de s’opérer. Le peuple jouit chaque quatre ans du droit d’élire aux Chambres fédérales ses représentants. Il envoie à Bern ceux qu’il estime être les plus aptes à défendre ses intérêts. A travers son vote, le peuple établit également les futurs rapports de force qui régiront la vie du Palais fédéral.
Au contraire de ce que promettaient les affiches de l’UDC tout au long de la campagne –« renforcer Blocher au Conseil fédéral, votez UDC »-, les citoyens n’ont pas de possibilités de choisir les personnalités du collège fédéral. Tout au plus ont-ils une capacité indirecte d’influencer ce choix, en élisant des parlementaires ayant rendu publique leur décision sur ce sujet. A mon sens, il est particulièrement heureux que le peuple n’ait pas la prérogative de choisir directement les membres du collège. Ce sujet pourra être traité dans une prochaine chronique, l’UDC ayant déjà annoncé qu’elle lancerait une initiative sur cette question.
Le jeudi 13 décembre 2007, jour du grand « oui » prononcé par Evelyne Widmer-Schlumpf, le peuple a-t-il été floué ? L’UDC – prétendument encore unifiée - n’hésite pas à le crier à qui veut l’entendre : les parlementaires qui ont bouté leur champion hors du collège ont trahi la volonté populaire. Les urnes avaient donné au soir du 21 octobre un résultat univoque : leur jugement a été bafoué ! Le couperet agrarien ne se fait pas attendre : le choix du Parlement est tout simplement anti-démocratique.
Comme le relevait le politologue René Knüsel dans l’Hebdo du 14.12.07, c’est en fait une sorte de retour à la normale qui vient de s’opérer. Le peuple jouit chaque quatre ans du droit d’élire aux Chambres fédérales ses représentants. Il envoie à Bern ceux qu’il estime être les plus aptes à défendre ses intérêts. A travers son vote, le peuple établit également les futurs rapports de force qui régiront la vie du Palais fédéral.
Au contraire de ce que promettaient les affiches de l’UDC tout au long de la campagne –« renforcer Blocher au Conseil fédéral, votez UDC »-, les citoyens n’ont pas de possibilités de choisir les personnalités du collège fédéral. Tout au plus ont-ils une capacité indirecte d’influencer ce choix, en élisant des parlementaires ayant rendu publique leur décision sur ce sujet. A mon sens, il est particulièrement heureux que le peuple n’ait pas la prérogative de choisir directement les membres du collège. Ce sujet pourra être traité dans une prochaine chronique, l’UDC ayant déjà annoncé qu’elle lancerait une initiative sur cette question.
En choisissant de renvoyer Blocher hors des 7, le Parlement a réaffirmé un pouvoir qui était le sien avant 2003. Car c’est lors de l’élection de Blocher au profit de Ruth Metzler que le Parlement avait subi pour la première fois le chantage agrarien. En 2007, excédés par l’argumentaire du « Blocher ou l’opposition », bon nombre de parlementaires n’ont pas supporté de se voir forcer une seconde fois la main. C’est pour cette raison – la dénonciation de la manière de faire de la politique propre à l’UDC et à son champion – que Blocher s’est vu signifié un carton rouge. Dans un système comme le nôtre, ce n’est pas le contenu de ses idées qui se trouvait au centre de la critique. Ou, soyons plus précis, ce ne devrait pas l’être.
En 2007, les parlementaires ont donc remis l’église au milieu du village fédéral. Lorsqu’il choisit les personnes qu’il juge aptes à siéger au Conseil fédéral, le Parlement fait montre de sa capacité à déterminer la meilleure équipe pour l’exécutif. C’est une prérogative qu’il a utilisée bien souvent au cours des précédentes élections : tous les partis, particulièrement le PS, ont en fait les frais.
En accomplissant ce geste, symbole de sa souveraineté, le Parlement donne une ligne politique claire au Conseil et indique qu’il veut un collège capable de travailler en équipe dans le respect du principe de collégialité.
Une bonne partie de l’UDC s’en va donc dans l’opposition. Celle-ci sera visiblement commandée par Blocher. Peu de commentaires s’imposent sur ces deux points, tant ils font d’ores et déjà partie intégrante de la politique fédérale.
Si l’UDC joue une partie honnête (ce dont on peut douter), il faut se réjouir d’une opposition claire et tournée vers le but ultime de faire avancer le pays. En dénonçant les non-dits ou les arrangements frauduleux, un parti d’opposition participe à plus de transparence dans le système politique. Une opposition systématique et susceptible de bloquer le pays - une véritable obstruction du système - n’est pas à craindre sur le long terme, tant elle relèguerait l’UDC en position de perdant (par exemple lors de défaites répétées devant le peuple). Le regard porté sur l’avenir de la politique fédérale se veut donc empreint de confiance en des jours meilleurs.
Johan Rochel
mardi 20 novembre 2007
Derrière le minaret: l'Islam
Les sympathisants de l’UDC et de l’UDF sont toujours en quête de signatures pour leur dernière initiative commune. De quoi s’agit-il ? « D’interdire un symbole de pouvoir politico-religieux (ndlr : le minaret) qui exclut la tolérance afin de garantir la liberté religieuse pour tous », comme l’explique l’argumentaire disponible sous www.minarets.ch.
Pourquoi vouloir interdire les minarets (deux existent déjà, à Genève et Zürich) ? Car ceux-ci excluraient la tolérance. Poussons le raisonnement à son terme. Le minaret n’est qu’une construction – un assemblage de pierres – et ne saurait ainsi être affublé de l’adjectif « intolérant ». Seuls peuvent l’être les personnes qui demandent son édification. De même pour le « symbole de pouvoir politico-religieux ». En tant que symbole, il représente des personnes (les Musulmans) qui, elles, peuvent être accusées de cultiver une volonté de puissance. Le raisonnement est clair : vu que le minaret n’est que le produit de la volonté de certains croyants, les qualificatifs proposés par l’UDC/UDF retombent en toute nécessité sur ces personnes.
Le minaret n’est alors que l’excuse – le paratonnerre – des critiques que tous les intolérants souhaiteraient adresser directement aux Musulmans. Par respect pour une liberté religieuse (qu’ils voudraient voir fortement restreinte), les initiants n’osent s’attaquer de suite aux croyants. Et pourtant, il ne fait guère de doutes que les signataires de l’initiative nourrissent des sentiments anti-musulmans.
Derrière la critique du simple indicateur de la présence d’un lieu de culte musulman (l’équivalent exact d’un clocher !), c’est la critique d’un Islam perçu comme barbare et menaçant qui se met à jour. Un Islam que les initiants ne veulent comprendre, qu’ils caricaturent honteusement et qu’ils sont tout juste prêts à tolérer en Suisse, si tant est qu’il se terre. N’ont-ils pas compris qu’une visibilité plus grande entraîne également un devoir de transparence ? N’ont-ils pas compris qu’une présence visible est indissociable de plus d’intégration ?
Pourquoi vouloir interdire les minarets (deux existent déjà, à Genève et Zürich) ? Car ceux-ci excluraient la tolérance. Poussons le raisonnement à son terme. Le minaret n’est qu’une construction – un assemblage de pierres – et ne saurait ainsi être affublé de l’adjectif « intolérant ». Seuls peuvent l’être les personnes qui demandent son édification. De même pour le « symbole de pouvoir politico-religieux ». En tant que symbole, il représente des personnes (les Musulmans) qui, elles, peuvent être accusées de cultiver une volonté de puissance. Le raisonnement est clair : vu que le minaret n’est que le produit de la volonté de certains croyants, les qualificatifs proposés par l’UDC/UDF retombent en toute nécessité sur ces personnes.
Le minaret n’est alors que l’excuse – le paratonnerre – des critiques que tous les intolérants souhaiteraient adresser directement aux Musulmans. Par respect pour une liberté religieuse (qu’ils voudraient voir fortement restreinte), les initiants n’osent s’attaquer de suite aux croyants. Et pourtant, il ne fait guère de doutes que les signataires de l’initiative nourrissent des sentiments anti-musulmans.
Derrière la critique du simple indicateur de la présence d’un lieu de culte musulman (l’équivalent exact d’un clocher !), c’est la critique d’un Islam perçu comme barbare et menaçant qui se met à jour. Un Islam que les initiants ne veulent comprendre, qu’ils caricaturent honteusement et qu’ils sont tout juste prêts à tolérer en Suisse, si tant est qu’il se terre. N’ont-ils pas compris qu’une visibilité plus grande entraîne également un devoir de transparence ? N’ont-ils pas compris qu’une présence visible est indissociable de plus d’intégration ?
Johan Rochel
Chronique publiée le vendredi 25 mai 2007 dans le magazine "Le Vendredi"
lundi 12 novembre 2007
Les UDCs
Le groupe UDC est-il vraiment le monolithe que certains espèrent imposer ? De prime abord, l’image que distille le parti lui-même ne laisse que peu de place au doute: une idéologie, un programme édicté par les organes directeurs du parti, une consigne prise au pied de la lettre. Chaque maillon de cette machinerie bien huilée ressemble à un soldat zélé, non désireux ou incapable de remettre en question les ordres venus du haut.
Réalité ? A n’en pas douter, c’est l’image que certains cadres du parti souhaiteraient voir triompher. Les médias jouent à merveille leur rôle, relayant sans relâche l’image d’un bloc sans dissension interne. Pour la majorité du grand public, chaque membre du 1er parti de Suisse est ainsi uniformément contre les minarets et prêt à sacrifier père et mère pour sauver la peau de Blocher.
Et pourtant, à lire attentivement entre les lignes, on se prend à penser que ce n’est pas vrai. On se prend à espérer qu’il existe des UDCs. Samuel Schmid pourrait être leur chef de file, lui qui s’est par exemple prononcé contre la manifestation bernoise qui a débouché le week-end passé sur de violents heurts. Lui qui a également critiqué la valeur de l’initiative anti-minarets. Lui qui se trouve dans le courant de cette droite bourgeoise non extrémiste, descendante de l’ex-PAB (parti des Paysans, Artisans et Bourgeois ; devenu UDC en 1971).
Mais pourquoi cette frange modérée reste-elle silencieuse ? Comment le trio zurichois (Blocher, Mörgerli, Maurer) parvient-il à faire croire que sa ligne idéologique est celle de l’ensemble du parti ? La figure charismatique de Blocher peut-elle tout expliquer ?
Si ces questions ne trouvent pour l’instant pas d’écho au sein de l’UDC, il n’en est pas moins vrai que la pression monte sur cette frange modérée. Jusqu’à quand supportera-t-elle d’être décrite comme raciste et fascisante ? Conserver le mythe d’un parti uni vaut-il tous les sacrifices ?
Johan Rochel
Chronique publiée le vendredi 12 octobre 2007 dans le magazine "Le Vendredi"
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