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lundi 24 septembre 2012

Une leçon de féminisme pour l'automne

Une amie m’a fait parvenir un texte traitant de la compatibilité entre carrière professionnelle et vie de famille. Mon intérêt a déjà été éveillé par le mail lui-même. Mon amie y décrivait comment elle avait découvert le texte et les réflexions troublantes qu’il avait provoquées chez elle. Elle concluait en disant qu’il s’agissait d’une lecture stimulante et intéressante, notamment parce que le texte n’était pas féministe. Je tombe toujours des nues de voir à quel point le féminisme est mal connoté : comment une jeune femme de 30 ans, à l’aube d’une brillante carrière, peut-elle faire circuler un texte sur les problèmes de conciliation entre vie professionnelle et vie de famille tout en se disant non féministe ? Le mot a perdu son sens, laissant tous ceux qui se battent pour plus d’égalité orphelins d’un étendard commun. Il est urgent de forger une nouvelle bannière réunissant femmes et hommes dans un combat pour l’égalité de fait.

Le texte lui-même a également tenu toutes ses promesses ! Écrit par une professeure de droit de la prestigieuse université de Princeton, le texte pose un constat qui devrait inspirer toutes nos discussions politiques : les structures du monde du travail empêchent (toujours) une bonne conciliation entre vies professionnelle et familiale. Les quelques femmes et hommes exceptionnels qui parviennent à coupler de manière satisfaisante ces deux aspects ne devraient pas être transformés en standards. Il s’agit bien souvent de personnalités hors normes. Plutôt que le traditionnel hymne aux modèles, le plaidoyer de l’auteure s’attaque frontalement aux incitatifs mis en place par nos structures : trop de présence obligatoire sur le lieu de travail, culte de l’heure supplémentaire, encouragement à sacrifier sa vie pour l’employeur, voyages incessants. 

Les coûts humains exorbitants d’une carrière professionnelle dans certains secteurs économiques touchent les hommes et les femmes. Certaines entreprises (et les administrations publiques) commencent d’ailleurs à reconnaître ces effets néfastes à mesure que certains talents se détournent de promotions décrites comme étant "aliénantes". Sur le plan de la pression sociale toutefois, les femmes sont touchées de manière particulièrement forte. Les vieux clichés sur le "réflexe" maternel, la nécessité d’enfanter pour "devenir femme" et l’"abandon" des enfants à la crèche (ou pire parfois, au père !) entravent le libre développement personnel. 

Comme promis par mon amie, ce texte a effectivement stimulé mon vieil intérêt pour l’utopie libérale : l’égale liberté pour tous de choisir et de poursuivre sa vie par-delà les contraintes sociales. Pour ma génération, j’en retiens qu’il nous faut poursuivre sans relâche le combat contre les préjugés – également contre ceux qui pèsent sur les pères en devenir ! Battons-nous pour plus de travail à domicile, plus de temps partiel, des structures entrepreneuriales plus souples, des places de crèches et d’écoles de jour. Et pour toutes celles et tous ceux à qui cette chronique semble absurde car la question de la conciliation entre vies professionnelle et familiale ne se pose pas, mais s’impose, battons-nous deux fois plus.

Johan Rochel
www.chroniques.ch

« Why women still can’t have it all », Anne-Marie Slaughter, The Atlantic, July/August 2012

samedi 7 avril 2012

L'aéroport, le monde - et puis l'envol


Les philosophes ont parfois des activités étranges. Le Suisse Alain de Botton, exilé depuis longtemps au pays de sa Majesté, a passé une semaine à l’aéroport londonien de Heathrow. De ses rencontres et observations, il a tiré un livre*. A une échelle plus modeste, me voici propulsé dans une situation similaire: une journée entière à l’aéroport Schiphol d’Amsterdam. 

Dans un espace où d’habitude tout va si vite, se retrouver dans la peau d’un observateur a quelque chose de vertigineux. Certes, nous avons tous parcouru ces immenses couloirs en remarquant parfois, de-ci de-là,  des petits groupes de voyageurs qui semblaient s’être installés durablement. Mais voilà, c’était toujours les autres. Et leur avion avait sûrement été retardé. Un accident de parcours dans un environnement où tous ne sont que fluidité, transit, mouvement. 

Placé en marge de ce flux permanent, l’observateur jouit d’une place privilégiée. De là, l’aéroport apparaît alors comme le reflet et l’émanation du monde dans lequel nous vivons. Comme les gares, l’aéroport relie, accueille, trie et rejette tout à la fois. Il concentre opportunités et tristesses, chances et détresses. S’il fut dans le passé le sas d’entrée vers nos sociétés – espace d’acclimatation feutré et aseptisé – il est aujourd’hui le reflet de notre monde profondément pluriel. A Amsterdam comme ailleurs, il brille par le mélange unique des horizons qu’il voit défiler chaque jour. 

Cette profonde diversité des visiteurs contraste avec son uniformité. Partout, parfumeries et marques globalisées entonnent la promesse de soulager les âmes en transit par les vertus du commerce. Achète ici ce que tu pourrais trouver ailleurs – ou le shopping comme réponse à cette petite crainte de l’envol vers l’ailleurs. Et pourtant, s’il offre un nouvel espéranto, cet hymne au commerce ne gomme pas les classes sociales qui parcourent le monde réel. A l’inverse, celles-ci imprègnent l’aéroport sous forme d’accès aux privilèges. Les différences dessinent les files d’attente et ouvrent les portes des salons cosy. Au détour d’un guichet ou d’un contrôle, regards partagés pour une rencontre brève et superficielle. Plus tard, durant le vol, de pudiques rideaux rétabliront l’imperméabilité sociale.

Ces démarcations augurent toutefois de tranchées plus profondes – là où le vernis de l’aéroport craquelle. Murs, couloirs et contrôles dessinent un vaste territoire découpé en petites provinces. Ces provinces ne se voient pas, ne se touchent pas. Seules quelques portes de service et le fantasme persistant d’une sécurité absolue traversent ces frontières et relient ces mondes. Où sont les bagagistes de l’ombre qui œuvrent au bout des interminables tapis roulants ? Dans quelle salle attache-t-on les personnes qui seront renvoyées de force ? De quelle terrasse peut-on apercevoir les quartiers diplomatiques où arrivent les dignitaires du moment ? Même vu du ciel, l’aéroport ne livre pas toutes ses réponses. Dans le lointain, sa tour de contrôle continue de trôner, phare d’une Alexandrie encore à construire. 

Johan Rochel
www.chroniques.ch


* Alain de Botton, A Week at the Airport: A Heathrow Diary, 2009

vendredi 24 juin 2011

Petite divagation sur nos choix quotidiens

Le niveau de nos connaissances augmente de manière générale. C’est particulièrement vrai pour les questions touchant à notre santé et à notre bien-être. De plus, ces connaissances sont aujourd’hui accessibles à un plus grand nombre. Le temps où une petite élite (le médecin de village par ex.) se réservait le droit de savoir est révolu. De manière générale, ces deux tendances devraient nous réjouir. Néanmoins, si Sartre avait raison lorsqu’il prétendait que nous sommes condamnés à être libres, alors cette liberté devient un peu plus lourde à porter à mesure que s’affirment ces deux tendances.

Analysés sous toutes leurs coutures, nos décisions quotidiennes les plus banales peuvent renfermer des choix cornéliens. En effet, personne ne peut aujourd’hui prétendre ignorer les conséquences de ses actions et décisions, à la fois sur les autres (notamment via nos choix de consommateurs plus ou moins avertis) et sur nous-mêmes. Observez une femme enceinte buvant un verre de vin et jugez les regards accusateurs de l’assemblée. Tous semblent la vouer aux gémonies, car elle devrait savoir à quels dangers inacceptables elle soumet sa future progéniture.

Mais voilà, nombre de ces nouvelles connaissances sont incertaines. Outre qu’elle nous au met au devant de choix difficiles (ce troisième verre de vin est-il néfaste à ma santé ?), cette incertitude ouvre la porte à une application démesurée du principe de précaution. Dans une situation incertaine, la raison nous appelle en effet à préférer la voie du moindre risque. La conséquence est aussi claire que dangereuse : le principe de précaution s’applique quasiment toujours. A la clef, une existence passablement ennuyeuse et le danger d’une législation liberticide.

Chacun de nous a une part de responsabilité dans la lutte contre une société du risque zéro, ce fantasme dangereux et totalitaire. Les agents de transmission de l’information ont toutefois une responsabilité dédoublée. Vu qu’ils font office d’intermédiaires entre les découvertes et les décisions individuelles et collectives que nous réalisons, journalistes, fonctionnaires des ministères de la santé et autres porte-paroles d’institutions scientifiques doivent faire vœu de prudence. Dans certains contextes, ce travail de transmission s’apparente à un vrai travail de traduction. Au final, l’information parfaite devrait apparaître simplifiée sans être simplette, accessible sans être bradée, émancipatrice sans être infantilisante. C’est à ce prix que notre condamnation à la liberté sera une peine que nous saurons relever.

Johan Rochel
www.chroniques.ch

lundi 6 juin 2011

Un voyage aux frontières

Samedi soir, en terres zürichoises, j’ai participé à ma première soirée transgenre. Comment résumer cette brève et furtive excursion dans un monde inconnu ? L’étrange voyage commence dans l’univers des mots et des catégories les plus banales pour aboutir à un constat sans appel : notre vocabulaire n’est pas adéquat. Transgenre, un mot valise pour dire la réalité et le quotidien de nombreuses personnes qui ne se sentent pas à l’aise dans leur identité. Ils ou elles sont né(e)s hommes ou femmes, mais ne se reconnaissent pas dans leur identité physiologique, sexuelle ou sociale. Ne les appelez pas transsexuels ; il est question de choses plus profondes que de changements chirurgicaux ou d’une orientation sexuelle.

L’ambiance de la soirée est bon enfant, beaucoup semblent se connaître. Outre quelques accoutrements un peu osés, l’atmosphère est étonnamment « normale ». Le mot tombe, comme un couperet. Un brin voyeur, voici donc que j’étais venu chercher l’extraordinaire. Plus que l’anormal, c’est le singulier et le particulier qui frappent ici. On est au cœur de l’inclassable, un endroit où les catégories perdent leur raison d’être et leur importance. Mon voisin est-il une femme ? Se sent-il homme ? Souhaite-t-il rester entre les deux, se baladant comme un funambule sur cette frontière des sexes ?

Perturbante sensation que celle de buter sur le fondamental. Sans la distinction homme-femme, peut-on concevoir le monde qui nous entoure ? Comment appréhender ceux qui se déplacent dans ce no-man’s land de l’entre-genres ? Entre le bar et la piste de danse, les gens virevoltent, ouverts à toutes formes d’expression du genre. Ma propre identité se fait pesante. Le regard parfois lourd que j’avais posé sur les convives m’est renvoyé comme un miroir. Sur scène, un artiste se produit. Il est femme et homme, sorte de Janus gardant la porte de ce monde à la fois ouvert et mystérieux. La frontière se fluidifie, elle n’est que transition entre des catégories incapables de saisir la réalité. Je reste là, perdu entre la piste de danse et les abysses de l’identité.

Pour en savoir plus: http://www.transgender-network.ch/fr/

Johan Rochel

www.chroniques.ch

vendredi 4 mars 2011

Le bonheur est dans le chemin

Il y a peu, j’ai lu un article portant sur la recherche du bonheur. Après quelques considérations générales, l’auteur en venait à la fameuse rubrique des conseils pratiques. L’un d’eux était aussi simple que surprenant : changer de chemin quotidien pour aller au travail. Intéressé sans être convaincu, j’ai refermé le journal en pensant « Un article de plus sur la recherche du bonheur ».

Le lendemain matin, en enfourchant mon vélo, l’étrange proposition m’est revenue à l’esprit et j’ai décidé de choisir un autre chemin. Je bifurquais alors au premier carrefour, prenant par un quartier résidentiel plutôt que par la voie directe. La première sensation fut celle d’un étrange changement de décor. Ces bâtiments, ces routes et ces gens qui peuplaient mon quotidien à la manière d’un fond d’écran mouvant avaient disparu. Le chauffeur de tram qui use prudemment de son klaxon ? La patronne de pharmacie qui sort son panneau de prix ? Le groupe d’enfants qui se rendent à la crèche ? Tous s’étaient évanouis, comme remplacés à la dernière minute dans le casting de mon parcours quotidien.

Les yeux grands ouverts, j’avançais à travers ces nouvelles contrées. Tout apparaissait sous un jour nouveau. Comme dans un film de Jean-Pierre Jeunet, je me sentais porté par un enthousiasme nouveau auquel il ne manquait guère qu’une musique entrainante. Les détails insolites sautaient à l’œil. Il y avait cet homme marchant pieds nus, l’air hagard. Un peu plus loin, quelques hommes encravatés dégustant une saucisse de veau sur le coup des huit heures et sous l’œil amusé de touristes asiatiques. Au bord du lac, des joggers dans le ciel rosé du matin, étranges silhouettes mouvantes sur fond d’aquarelle.

Arrivé à destination, l’idée paraissait toujours si inoffensive. Le bonheur est-il si proche qu’il suffise de changer de chemin pour le trouver ? Peu à peu, je soupçonnais l’auteur de l’article que j’avais consulté par hasard d’avoir cherché à nous ouvrir les yeux. Le bonheur ne réside-t-il pas dans un changement de perspective sur sa propre vie ? Se regarder sous un angle nouveau pour voir ce que nous sommes, mais pour surtout pour reconnaitre nos potentialités infinies ? Rien ne sert de se placer face au miroir, dans un mouvement d’introspection profond, pour entamer cette réflexion. Il suffit peut-être de changer son chemin quotidien, déclenchant un effet domino dont on ne sait où il mènera. Et si l’idée ne devait pas vous convaincre, chers lecteurs, refermez tranquillement ce magazine et dites à haute voix « Un article de plus sur la recherche du bonheur ».

Johan Rochel
www.chroniques.ch

vendredi 10 décembre 2010

Lettre ouverte au Père Noël

Cher Père Noël,
Est-il approprié de tutoyer un honorable vieil homme à la barbe blanche aussi longue qu’une liste de cadeaux ? Je puise dans mon âme d’enfant la conviction que le symbole de Noël ne saurait être un vieux grincheux tatillon sur les formes. Tu, donc.

Hier sur la Bahnhofstrasse zürichoise, j’ai encore croisé nombre de tes pâles copies. Ils étaient occupés à divertir les badauds, à garder des bambins ou même relégués à l’emballage des cadeaux. Inutile de te parler de leur barbe de pacotille et de leurs souliers en désaccord complet avec leur costume, je pense que ces sombres nouvelles te sont déjà parvenues. Triste époque : bats toi pour ton image Père Noël !

Outre ces soucis de marketing, tu sembles avoir définitivement terrassé un adversaire plus coriace. Un de ceux qui te faisaient de l’ombre dans le cœur des enfants. Non pas qu’il gênait la bonne marche du commerce – aucun souci de ce côté-là – mais il prenait une place gênante dans les réjouissances de Noël. J’ai nommé le petit Jésus. Et pour preuve de ton écrasante victoire, il suffit de compter les pâles copies croisées dans les grands magasins. Et toc.

Note bien que cela n’est pas pour me déplaire. Noël s’est ainsi émancipé de son caractère purement religieux pour devenir un de ces rares instants de vie en société où une sorte de communion semble se produire. L’espace de quelques semaines enguirlandées, nous ne vivons plus côte à côte, mais ensemble. Les plus économistes d'entre nous affirmeraient que la concurrence a décidément du bon.

Mais l’heure de l’Avent tourne ! Il faut que je me mette en quête de quelques présents. On a beau faire, il y a des attentes qu’il est difficile de décevoir. Je me permets encore de te recommander un peu plus de prudence que d’habitude. Le vent qui souffle sur l’Europe et la Suisse n’est pas des plus favorables aux étrangers. Qui plus est s’ils sont vieux et susceptibles de tomber à charge de la société.
Je te conjure de ne pas jouer les fous du volant avec ton traineau et d’être prudent au moment d’entrer dans les cheminées. Tu as beau être un Européen, tu pourrais te retrouver expulsé aussi vite que tu distribues tes cadeaux. En Suisse, nous sommes passés maîtres dans l’art du renvoi de moutons noirs à barbe blanche.

N’hésite par contre pas à amener des centaines de jouets produits dans des conditions épouvantables. Pourvu que les cadeaux réchauffent le cœur des enfants, le reste importe peu. En te recommandant tout spécialement de ne pas oublier mes souliers (les grands noirs, comme d’habitude), je te dis à très vite pour notre traditionnel vin chaud du 24. Couvre toi bien.

Johan Rochel
www.chroniques.ch

vendredi 26 novembre 2010

Un appel pour l'après moutons noirs

Alors que vous lirez ces lignes, nous serons à l’entame d’un week-end politique difficile, point d'orgue d’une campagne houleuse et indigne. Au-delà du résultat, tous ceux qui ont combattu l’initiative moutons noirs – en soutenant ou non le contre projet, pour des raisons purement tactiques ou non – sont appelés à prendre sur leurs épaules une nouvelle responsabilité : rien de moins que celle de réformer en profondeur la réalité politique de notre pays.

Les moutons noirs s’inscrivent dans une logique mélangeant à bon compte flair populiste, méfiance vis-à-vis de l’Etranger et mythologie sécuritaire. A n’en pas douter, d’autres initiatives suivront. Pourquoi l’UDC et ses alliés se départiraient-ils d’une méthode si prometteuse ?

Face à ce mouvement structurel, il faut mobiliser ce que d’aucuns appelleraient un front républicain autour de deux questions fondamentales. Premièrement, où se trouve la ligne rouge que nous ne souhaitons en cas franchir ? Quel noyau intangible de nos libertés, de notre mode de vie en société et de nos principes voulons-nous sauvegarder à tout prix ?

Deuxièmement, quelle place voulons-nous donner à la Suisse dans un monde globalisé et interdépendant ? A ce titre, il faut réaffirmer la valeur et les avantages que la Suisse retire de rapports internationaux pacifiés sous l’égide du droit international. Ces engagements relèvent de choix démocratiques pris dans notre intérêt.

En d’autres mots, quelque soit le résultat qui sera annoncé dimanche vers 14.00, nous sommes appelés à réfléchir et à nous unir pour les valeurs que nous souhaitons défendre et incarner. Nous n’avons que trop attendu.

Johan Rochel
www.chroniques.ch

lundi 18 octobre 2010

Un appel à penser plus grand !

Cela ressemble à une partie d’échecs où l’un des joueurs piège avec talent son contradicteur. Dans un débat de société, celui qui choisit les termes du débat possède sur ses adversaires un avantage stratégique souvent décisif. Il impose ses questions, mais également sa thématique et les moyens de trancher le débat. A lui le choix des armes et des règles !

Comme l’a montré l’initiative moutons noirs, l’UDC excelle dans cet exercice. D’un coup bien placé, le parti autrefois agrarien a imposé sa question par le biais d’une initiative populaire et forcé du même coup tous les acteurs politiques à venir sur son terrain du vote devant le peuple. Le contre-projet direct du Parlement n’est que la suite logique d’une partie rondement menée. Le 27 novembre prochain, après une campagne à grands coups de violeurs et de pédophiles, la première manche prendra fin.

Dans ce populisme ambiant – de gauche comme de droite ! – on entend trop peu souvent la voix de ceux qui veulent penser plus grand. De ceux qui n’entendent pas se laisser imposer les termes d’un débat tronqué. A ce titre, les voisins français connaissent bien la figure de l’intellectuel : un personnage public qui se donne pour mission de repenser les vérités soi-disant établies, les éclairages douteux et les raccourcis suspicieux. Sa plus grande vertu se confond avec sa capacité à ne pas se laisser enfermer dans un faux débat, à repenser les bases mêmes de la discussion.

Sous nos latitudes romandes, on connait quelques personnalités qui exercent cette activité fondamentale pour une démocratie vivante. Mais leur mission n’est pas aisée, tant la place que les médias leur réserve est ténue. Outre quelques habitués de la chronique, l’espace médiatique n’est pas propice au cours de la pensée. Celle-ci requiert parfois détours et circonvolutions, références originales ou lenteurs apparentes dans l’argument afin de déployer toute sa force. Peut-on dès lors imaginer une remarque plus destructrice que celle du journaliste enjoignant son invité à répondre en une minute à une question faussement simpliste ?

La place des intellectuels dans cette bulle médiatique n’est pas sans rappeler les fameux albatros de Baudelaire, ces grands oiseaux de mer que les marins attrapent pour s’amuser. Perdus sur le pont au milieu des huées, les albatros, autrefois majestueux, peinent alors à se mouvoir. Ne cédons pas à l’initiative de quelques sinistres marins et laissons respirer la pensée. On aurait grand tort de croire que l’on peut sans coup férir abandonner le champ de la pensée aux politiciens alliés aux promoteurs du format « 20 minutes ».

Johan Rochel
www.chroniques.ch

lundi 20 septembre 2010

Relevez vos manches et saisissez le bonheur !

Le bonheur ressemble-t-il plutôt à un cadeau tombé du ciel ou à une récolte durement gagnée à la sueur de son front ? Parbleu, il n’y a aujourd’hui pas de doute permis : le bonheur est à portée de main ! Il suffit de faire preuve d’un peu de volonté pour être en mesure de le croquer à pleines dents.

Mais les masses sont si dissipées. Tant de gens laissent encore de la place à l’improvisation et à la spontanéité, au lieu de planifier leur vie sous forme d'une liste de choses à accomplir, façon course du samedi matin. Il faut être rigoureux et se donner des objectifs ambitieux : étudier, travailler, devenir riche, fonder une famille, devenir plus riche, profiter de la retraite, être heureux, être heureux, ne plus être... Au gré des envies, quelques variations mineures sont possibles, mais il ne s’agira pas de s’éloigner trop du modèle standard.

Risible ? A peine. Nous vivons dans une société travailleuse et dépourvue de raison divine qui fait l’apologie du pouvoir de prendre en main sa vie et de trouver le bonheur. Ce pouvoir est certainement une chance unique dans l’histoire de l’humanité. Sous nos contrées, jamais les hommes et les femmes n’ont eu autant d’occasions de vivre une vie heureuse. Accidents, maladies, tragédies ne sont plus que de bêtes incidents de parcours. La mort a quasiment quitté notre quotidien, reléguée à un statut exceptionnel. Il n’a jamais été aussi mal vu de mourir. Quel manque de prévoyance!

Mais voilà, ce pouvoir s'est transformé en obligation pesante. Opportunité s’est faite nécessité et les réprimandes sont lourdes pour qui ne parvient pas à porter le poids de son propre bonheur. Les cigales n'ont pas bonne presse, et il faudrait mieux être une fourmi efficace. Tête baissée à la façon du paysan travaillant son champ, nous poursuivons le labourage de notre liste intérieure. Seule la force du poignet est garante de notre bonheur et de notre place parmi la besogneuse communauté des hommes. Garder le cap, tenir bon, sourire. Si nous avons manqué le bonheur aujourd’hui, nous l’aurons demain.

Et malheur à ceux qui attendent la bouche en cœur ! Vous serez voués aux gémonies, vous qui n’avez la volonté de vous ménager une place au soleil. Faites fi de vos jérémiades : celui qui veut, peut, doit ! Et tant pis pour les cancres du fond de la classe, les chômeurs paresseux et les handicapés de tout poil. Le ciel n'accueille que les braves.

Johan Rochel
www.chroniques.ch

vendredi 30 avril 2010

L'heure des rondes

C’est dans l’air du temps. Les magazines féminins et masculins fourmillent d’articles passionnants et de belle valeur littéraire sur la dernière méthode pour perdre sans effort ces 250 grammes qui pourrissent un été. Nouveauté 2010, ce sont les ronds et, surtout, les rondes qui sont à l’honneur ! Des dernières productions du cinéma américain – où la dame ronde est en plus noire ! – au numéro spécial « rondes » du Fémina, ces personnes bien portantes font la une.

Mais qui sont-elles, ces fameuses rondes ? Le spectre de la ronde va de la dame normale non-anorexique (la ronde de Cosmopolitain) à la femme carrément obèse. L’emploi du terme touche à la malhonnêteté intellectuelle, tant il englobe des situations différentes et absolument incomparables.
A parcourir ces magazines dédiés aux personnes « en surpoids », on est gagné par une impression de déjà-vu. Déjà-vu, car l’on se trouve confronté à nos voisines, nos collègues, nos amis. A une différence près : ces personnes papier glacé sont toutes plus belles les unes que les autres. Nonobstant le bistouri informatique et une sélection drastique, ces photos ont au moins le mérite de rappeler que la beauté ne saurait se limiter à l’indice de masse corporelle. Elle est bien plus complexe que l’équation pseudo mathématique que veut nous vendre le discours esthétique de la mode et des médias.

Mais la problématique serait encore relativement banale si elle devait s’arrêter là. A chaque nouveau printemps, elle plongerait dans une légère déprime tous ceux qui acceptent le joug sans pitié de Monsieur et, surtout, Madame courbes parfaites. Le discours esthétique va toutefois plus loin. A grands coups de photos retouchées, il se fait scientifisant et moralisant.
En associant un discours médical sérieux avec des bagatelles, il confond code de beauté pour la plage avec problèmes de santé publique. Plus grave encore, il appelle tous les lecteurs à faire allégeance à un mode de vie fait d’assiettes minceur et de séances de fitness. Dans un mouvement fallacieux, le discours passe sans coup férir de ce qui serait (!) bon pour le corps à ce qui est bon moralement.
Dans cette veine inquiétante, le discours des magazines fait l’apologie de la volonté : celui qui veut peut. La négative de cette belle école de diète saute aux yeux : celui qui reste gros manque de volonté. Le terrain est ainsi préparé pour une séance de piloris en bonne et due forme : les gros sont de mauvaises personnes. Dit dans l’air du temps, les rondes et les ronds devraient se donner plus de peine.

Johan Rochel
www.chroniques.ch

vendredi 19 mars 2010

Adieu saucisse, steak et cochonnailles

Reprenant la bonne formule de Jean de la Fontaine, il n’y a qu’un pas à faire pour prophétiser la fin prochaine de la viande dans nos assiettes. Demain appartiendra aux végétariens !

Vous êtes sceptiques ? Tous les amateurs de bonne chaire (dont votre serviteur) le sont encore plus ou moins. Néanmoins, un exercice de futurologie appliquée devrait permettre de montrer que les lendemains des mangeurs de viande ne s’annoncent pas tendres. Trois mouvements de fond semblent converger vers un nouveau mode de consommation.

Premièrement, les végétariens font valoir de bons arguments éthiques depuis maintenant près de 30 ans. Popularisée par le philosophe Peter Singer dans son livre « La révolution animale » (1975), cette mouvance souligne le caractère « spéciste » de notre rapport aux animaux. Cette approche est dénoncée par Singer et ses acolytes : le simple fait que les hommes soient d’une autre espèce ne les autorise pas à exercer un pouvoir sans limite sur les animaux. Il ne s’agit pas de considérer hommes et animaux comme étant égaux, mais comme méritant tout deux le respect et l’attention que l’on devrait porter aux êtres sentants (capables de ressentir douleurs et plaisirs). Cette argumentation ne convainc pas tout son monde, mais elle n’en est pas moins solide et bien ancrée dans nos intuitions morales. Selon les formules, elle débouche sur une interdiction de traiter les animaux comme nos simples serviteurs, de les tuer ou de les faire souffrir.

Cette ligne « philosophique » reçoit depuis peu l’aide inattendue de certains mouvements verts. La production de viande serait un désastre écologique, tant du point de vue de ses conséquences (élevage intensif et épidémies) que de ses coûts écologiques. Si les arguments manquent encore de rigueur, on perçoit déjà la force d’une telle approche. Elle s’inscrit à merveille dans une mouvance naturaliste (la nature comme équilibre que l’homme menace), où notre mode de vie doit être fondamentalement repensé en cohésion avec le vivant.

Ces deux tendances de fond sont appuyées par des « modes ». Même s’il est moins persistant que les approches éthiques et écologistes, le mouvement « lifestyle » végétarien fait beaucoup plus parler de lui. En plus d’être tendance, un resto végétarien est aujourd’hui synonyme de vie équilibrée et saine.
Les amateurs de steak saignant rigolent peut-être de ces arguments. Gageons qu’ils feraient mieux de préparer une meilleure riposte que l’argument « Depuis toujours l’homme est chasseur ». Les éleveurs de canard, de grenouilles ou d’animaux à fourrure nous montrent que la bataille n’est pas gagnée d’avance.

Johan Rochel
www.chroniques.ch

vendredi 19 février 2010

Lettre ouverte à un jeune retraité

Le grand cap ! Depuis janvier, te voici à la retraite, après plus de quarante ans au service de l’industrie chimique montheysanne. A l’autre bout de la chaîne, à l’orée de ma vie professionnelle, j’observe ce parcours de vie avec un brin de nostalgie. Ma génération ne travaillera plus sa vie durant au même endroit, au service d’une entreprise à laquelle on cherche à s’identifier. Les nouveaux mots d’ordre de mobilité et de flexibilité ont pris le pas sur un parcours où primaient la continuité et la régularité. Le site chimique s’est fait le reflet de cette évolution. Bientôt au mur, des clichés couleur sépia.

Faut-il pour autant verser une larme et faire le vœu d'un retour au bon vieux temps ? Je n’aime guère cette triste rengaine. Mais à quoi bon le nier ? C’est un modèle qui passe, ouvrant vers un avenir encore incertain, dont on ne sait s’il amènera des temps aussi dorés que ceux de ta génération. Comme tous les bouleversements d’un ordre établi , il ne manque de provoquer ce petit pincement au cœur si caractéristique.

Passé les souhaits de bonheur et les plaisanteries entendus, la retraite, toute de potentialités, a quelque chose d’effrayant. L’angoisse d’une nouvelle page. Mais celle-ci ne serait pas tout à fait blanche, tant l’ambiance générale semble être aux retraités hyperactifs : sportifs confirmés, bricoleurs assidus, généreux mécènes de leur temps pour la collectivité et grands-parents attendris devant la génération montante pour les quelques heures restantes. Volontiers à rebours d’une société qui se nourrit de projets incessants et de projections vers l’avenir, tu aspires pour l’heure à te reposer et à mettre un peu d’ordre dans tes pénates comme dans ta tête.

J’ai souhaité marquer ce passage à la retraite en t’offrant un livre. Et quoi de mieux que l’ouvrage « La vie est belle » du stoïcien Sénèque ? Lui qui urge les hommes, sans cesse affairés dans de multiples et futiles activités, de retrouver la voie d’un loisir authentique. Un temps fait d’ouverture et de disponibilité à la sagesse véritable, loin des efforts de quantification et de maximisation d’une vie qui passe inexorablement. « Le premier indice d’une âme bien équilibrée est, selon moi, de savoir se fixer et séjourner avec soi » écrit Sénèque dans ses « Lettres à Lucilius ». Une approche que tu sembles avoir fait tienne. Prometteur.

Johan Rochel
www.chroniques.ch

vendredi 15 janvier 2010

Lettre ouverte à mon ami croyant

Il y a peu, attablés au café, nous discutions des inquiétantes affiches grand-format de l’Agence pour Christ. Nous dissertions de cet étrange prosélytisme fait de citations bibliques et de paternalisme patenté. Au rythme si particulier d’une dispute menée par deux amis, la conversation prit une nouvelle tournure. Tu défendais l’idée qu’il était plus difficile d’être croyant que de mener une vie sans Dieu. Je n’étais pas d’accord, mais je crois maintenant comprendre ce que tu voulais dire.

En effet, certains évènements éclairent le Très-Haut d’une lumière si suspicieuse que la foi en devient difficile. Je t’accorde que croire en un Dieu bienveillant et omnipotent dans le monde qui nous entoure n’est pas aisé. Le dogme du péché originel ne répond pas à tous les doutes que fait surgir un tremblement monstrueux détruisant en une seconde des milliers de vies humaines, parmi elles beaucoup d’enfants innocents. L’illustre histoire de Job suffit-elle à calmer des doutes si profonds ?
Tu étais prêt à l’accepter : la foi semble exiger de placer sa confiance dans un Dieu lointain et absent. Quitte à mettre la raison en berne et à réaliser ce saut vers l’incroyable, là où bienveillance et béatitude attendent les hommes de bonne volonté.

Nous recommandions des cafés et je n’étais toujours pas d’accord. Rédemption, vie éternelle et promesses de bonheur pour l’autre monde : ces réponses divines ressemblaient étrangement aux réponses trop humaines que l’on donnerait à des questions trop humaines. Plus que jamais décidé à me méfier des invitations où la raison n’a pas sa place, je te dessinais un monde sans fard et sans promesses douteuses, soient-elles divines. Je t’esquissais une action humaine qui rappelait la tâche infinie d’un Sisyphe qu’il fallait imaginer heureux. Lui pousse sans relâche son rocher. Et si nous, nous étions condamnés à tenter de donner du sens à un monde profondément absurde ?

Les gens virevoltaient à travers le café et les bribes de conversation des tables voisines formaient pour nous un agréable cocon. Pour moi pas de doute, il est plus ardu de vivre sans Dieu. Face au deuil d’une personne aimée, à la mort injuste de milliers d’innocents et l’abîme de notre propre plongée dans le néant, il ne reste que l’absurde, indépassable. La tâche n’est pas facile, mais quelle belle aventure à la hauteur d’hommes libres.

Johan Rochel
www.chroniques.ch

lundi 7 décembre 2009

Du défi de surmonter les minarets

On aurait grand tort de considérer le vote anti-minarets comme un acte minime ou exceptionnel. C’est toutefois sur les débats futurs qu’il faut concentrer ses forces. Un essai.

Coup double! A longueur d'éditos, les commentateurs de tous bords tentent de minimiser la portée et de faire passer pour exceptionnel le vote sur les minarets. Je m’inscris en faux face à cet effort d'atténuation. Ce n'est pas à l'aune des conséquences pour l'économie que la décision doit être jaugée, mais bien pour l'entorse au principe de non-discrimination qu’elle représente, l'une des garanties cardinales de notre État de droit (Art. 8 de la Constitution). De plus, on se fourvoierait de croire que le peuple suisse a simplement trébuché et que l’incident est grave, mais exceptionnel. A l'inverse, je parierais volontiers sur l'augmentation du nombre de conflits de ce genre. Surtout si deux phantasmes, confinant au fétichisme dans certains cercles politiques, devaient perdurer.
D'une part, nous ne vivons (et ne vivrons plus) dans une société homogène, partageant un ensemble étoffé de normes morales, religieuses et culturelles communes. Il ne s’agit pas seulement d’immigration, mais également du libre développement des individus dans une société libérale. Dans une société pluraliste hétérogène, les bases du vivre-ensemble doivent être radicalement repensées.
D'autre part, il faut rappeler le danger de l’idée du peuple über alles. Rousseau l’avait déjà noté dans son Contrat social : le peuple souverain doit être protégé contre lui-même. La démocratie devient tyrannie de la majorité si elle n’est pas encadrée d’un régime de droits fondamentaux garantis pour tous, dont la non-discrimination est l’une des garanties transversales.

Penser les débats de demain comme pesée d’intérêts

Il importe maintenant de réfléchir sur la structure des conflits de type minarets. Comme l'explique Walter Kälin de manière éclairante*, ils se caractérisent comme une pesée d'intérêts légitimes, mais parfois contradictoires. Trois intérêts principaux doivent être mis en évidence : neutralité de l'État (traitement des individus sur un pied d'égalité), sauvegarde de l'identité propre (protection des traditions de la culture majoritaire) et reconnaissance des spécificités culturelles (prise en considération des caractéristiques spécifiques des minorités). Ces trois intérêts forment la base de toutes les discussions qui font l'actualité, des dispenses aux cimetières confessionnels. Aborder ces questions sous l'angle d’une pesée d'intérêts légitimes a deux conséquences principales.
Premièrement, l'idée d'une règle d'or permettant de résoudre tous les conflits disparaît pour faire place à la complexité des enjeux en présence. Soulignons que cette complexité n’est ici pas synonyme de relativisme. La bonne solution n’existe pas ; elle varie à l’aune de l’attention accordée aux différents intérêts en présence. Ces débats difficiles doivent être encadrés par un ensemble de valeurs fondamentales communes, comprenant par ex. l'égalité homme-femme.
Deuxièmement, dans une pesée d'intérêts, le contexte et la situation spécifiques acquièrent une importance de premier plan. Les principes seuls ne suffisent pas à rendre compte des multiples facettes de la problématique. Poussée à l'extrême, la reconnaissance des spécificités culturelles peut mener à une société de ghettos. Quant à la sauvegarde de l'identité propre, elle n’est un but légitime que dans certaines situations bien précises, où la survie de l’identité est directement menacée. Dans les autres cas, la tyrannie de la majorité menace. En effet, l’argument devient fallacieux lorsqu'il suppose l'homogénéité (la culture suisse) et qu'il manipule de manière démagogique une construction aussi malléable que l’«identité» d’une communauté.
Loin de l’appel venu des extrêmes politiques, une décision doit être prise après avoir mis en perspective l’ensemble des intérêts en présence. Méfions-nous d'une société où la Différence serait clouée au pilori!


J.Rochel
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* Walter Kälin, Grundrechte im Kulturkonflikt (2000)

jeudi 26 novembre 2009

Le pardon difficile

Il n’est pas aisé de demander pardon. Dans son couple, avec ses amis, mais aussi à l’échelle des peuples et des nations, présenter des excuses et demander le pardon de l’autre est un chemin escarpé, aux ornières nombreuses.
Au cœur d’une expérience humaine complexe et plurielle, la reconnaissance de la faute commise représente certainement la principale difficulté. En acceptant l’erreur dont on porte une part de responsabilité, on se met à nu. Laissant de côté les fioritures dont on a cherché à emballer le passé, on va à l’essentiel : il y a eu faute commise et je le reconnais.

Faire ce pas, c’est se mettre sur un plan d’égalité avec la personne à qui l’on demande pardon. D’égal à égal, l’autre est vu et considéré dans sa blessure. Bien souvent, cette exigence de reconnaissance de la blessure passée forme le coeur des revendications des victimes. Les minorités opprimées, mais également cet ami vis-à-vis duquel on a mal jaugé les conséquences de nos actes, veulent plus que tout être reconnus comme blessés par des actions dont quelqu’un doit porter la responsabilité. Cette reconnaissance de la victime comme victime n’épuise toutefois pas la palette des demandes légitimes. Des contreparties matérielles sont bien souvent indispensables, offrant du même coup compensation pour les maux passés et correction d’injustices devenues parfois structures de société.

Si les excuses et la demande de pardon sont difficiles, l’acte de pardonner l’est certainement tout autant. Car celui qui accorde son absolution opère un changement de perspective radical. Il détourne son regard d’un passé qui, il y a peu, le retenait prisonnier. Dans son essence, son geste traduit une confiance en un retour des jours meilleurs. Fortement marquée par l’Allemagne nazie et l’expérience de la Shoa, la philosophe Hannah Arendt pensait que cette faculté de pardonner représentait l’un des pouvoirs fondamentaux de l’être humain. Selon elle, pardonner, c’est la faculté de fuir les rouages implacables d’une logique de cause et d’effet, dans laquelle la vengeance succède nécessairement à la faute. Le pardon est ainsi un acte libérateur, car il consacre l’infinie liberté de l’homme et lui offre une porte dérobée, à travers laquelle l’avenir peut s’écrire à nouveau.

Johan Rochel
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jeudi 17 septembre 2009

Ces objets qui changent la vie

Face aux grandes inventions, il est habituel de s’exclamer: mais comment ferait-on pour vivre sans ? A quoi ressemblerait le quotidien sans électricité, sans internet, mais également sans voiture ou pilule contraceptive? Cette question plonge dans une vague rêverie où, à mi-chemin entre mélancolie et réjouissance, on s’amuserait à penser un monde radicalement différent.

Face à ces objets dont l’arrivée bouleverse le quotidien, il est plus rare de se demander comment faire pour vivre avec. Car ces objets ont en commun de s’imposer rapidement à nous. Ils ne viennent pas répondre à un besoin secondaire, mais satisfont (ou bien souvent créent) une demande considérée comme très importante. Et c’est cette immédiateté de l’objet – cet étrange sentiment du « là-depuis-toujours » - qui rend une thématisation de son influence sur nous difficile.

Et pourtant, il est clair que ces inventions changent durablement notre façon de nous définir, ainsi que notre façon d’interagir avec les autres. Deux exemples banals pour illustrer le propos. Prenons tout d’abord internet. A n’en pas douter, les changements à mettre au compte du net forment une liste à rallonge. Pour me concentrer sur un point précis, internet a bouleversé notre manière d’appréhender le savoir. Face à la quantité d’informations proprement ingérable que le net nous amène à portée de clic, certains chercheurs appellent de leurs vœux de nouvelles méthodes d’apprentissage. Il ne s’agirait plus d’acquérir une quantité de connaissances, mais surtout de développer la capacité de mettre à jour son savoir et la faculté de rechercher de manière ciblée de nouvelles sources d’informations.

Dans la même veine, il apparaît difficile de bien saisir l’incroyable portée de l’arrivée du téléphone portable dans nos vies. Et cela justement contraste avec son naturel apparent ! Car pour toute une génération, les interactions sociales sans téléphone portable seraient radicalement impensables. Et dans cette vaste famille du vivre ensemble, la relation amoureuse n’a pas échappé aux remous provoqués par le natel. Les règles de la relation amoureuse, mais également la signification de l’indépendance et de la sphère personnelle face à l’être aimé(e), subissent de plein fouet le « toujours-atteignable ». Et le fait que Monsieur ou Madame puisse découvrir les écarts du partenaire en surprenant un message n’est certainement que la partie visible de l’iceberg.

Johan Rochel

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mercredi 20 mai 2009

L’artiste engagé et le divertissement pur sucre

Depuis bientôt deux mois, le Château de Monthey accueille un artiste québécois en résidence. Le programme de soutien - mis sur pied par le canton du Valais et la commune de Monthey - permet à un artiste avec une oeuvre à portée "sociale" de séjourner dans le Chablais pour une durée de 4 mois.

L'habitant actuel du Château montheysan s'appelle Martin Ferron. Un Québécois à l'oeuvre artistique teintée d'engagement social, intéressé par les questions de société les plus diverses et par les défis environnementaux.
Outre le contenu de son oeuvre, sa personnalité d'artiste tranche avec le politiquement correct de certains chanteurs. D'ailleurs, le Québécois ne mâche pas ses mots face à une industrie culturelle parfois complaisante, fabrique de stars à la petite semaine. Sur la scène des Star Academy et autres productions de starlettes à la chaîne, les artistes naissent, chantent et disparaissent comme autant d’éphémères.
La vision sans compromis d’un artiste engagé telle que défendue par le Québécois du Château montheysan tranche avec ces divertissements sans grande profondeur. L’artiste se doit de proposer une analyse pertinente et une critique sérieuse de sa société. Son rôle social se comprend surtout à travers sa capacité à provoquer l’interrogation, à montrer sous une lumière différente les détails du quotidien mais aussi à remettre en question les structures plus profondes du monde où il évolue. Cette vision de l’art replace le créateur et sa création au centre de la polis et les transforme en véritables acteurs de la vie en société.
Cette vision n’est pas nouvelle, mais, aujourd’hui, elle ne semble pas correspondre à ce qui est attendu de l’artiste comme personnalité publique. Sur les plateaux télé, il est invité pour la promotion de son dernier opus. Une chanson, quelques questions d’ordre personnel, puis, en tenant le CD du chanteur bien haut face à la caméra, l’animateur bien attentionné mentionnera les dates de la tournée. Trois petits tours et puis s’en vont : par ici les coulisses. On me reprochera un style caricatural. Mais mes détracteurs ne pourront manquer de remarquer que les émissions où l’artiste est invité pour lui-même, pour ses positions politiques, ses idéaux, ses critiques ne sont pas légions.
Et pourtant, le contenu de la création, mais également la personnalité de l’artiste, sont d’une importance absolument primordiale. En usant du vecteur puissant de la beauté, l’artiste ouvre une fenêtre sur un monde différent. Ses créations sont une invitation à l’évasion. Durant ce moment bref et infini à la fois, il nous emmène dans une réalité nouvelle et percutante.

Johan Rochel
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mercredi 25 février 2009

Meurt, mais ne disparaît point.

Des êtres chers meurent et disparaissent. Ils laissent derrière eux un vide béant, entraînant les proches dans un abîme de tristesse. L’adieu est parfois abrupt, quand il tombe comme un couperet que l’on ne saurait prévoir. A l’inverse, l’au revoir est parfois long. La barque s’éloigne de la rive, un contact lentement perdu avec un bateau à la dérive.

A travers des personnes âgées souffrant d’Alzheimer, on prend conscience de la douleur que représente ce départ non consenti vers un ailleurs dont on ne sait même pas s’il existe. On crie, on hurle, on supplie, car on aimerait attacher la personne à ce seul mot d’ordre : reste telle que tu as été, ne deviens pas cet Autre que je ne connais pas. L’espace d’un moment, notre esprit ne veut de cette réalité, tant habitué à identifier l’être aimé et la représentation que nous avions de lui. Le corps est là, l’être n’est plus. La personne meurt, mais ne disparaît point. Un deuil blanc.
On peut alors passer son chemin. Penser que la relation n’est plus possible, et qu’il vaut mieux ne garder de l’être aimé que les souvenirs d’une personne devenue ombre. Alors on se côtoie, non sans affection parfois, mais le cœur n’y est plus. Le trépas a comme gagné une petite bataille sur la vie. On bat en retraite, solidement protégé par les remparts d’un passé que l’on pense inébranlable.

Mais on peut également refuser de perdre cette bataille sans l’avoir menée. La relation d’antan n’est plus, que vive le présent ! Dans une infinie tendresse, tenter de retrouver le chemin de l’être aimé, même si rien ne sera plus comme avant. Cette illusion du retour à l’âge d’or a d’ailleurs disparu. Seul compte le présent d’une relation entre deux êtres.
Et l’un ne reste pas sur la rive tandis que la barque s’éloigne. Il manque une deuxième barque à cette allégorie, que l’on emprunte pour accompagner l’être aimé, dans une relation sans cesse renouvelée. Surtout pour le non-croyant, le défi est d’une incroyable difficulté. Car il ne peut se réjouir que l’être aimé s’approche d’une fin qu’il assimile à un grand black-out. Sortie des artistes, tour de piste terminé. Sans regret pour une relation qui fut, sans attente pour une relation qui est, toujours à se ré-approprier un présent fuyant, n’est-ce pas là notre seule chance d’une séparation sans séquelles futures ?

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Johan Rochel

mardi 24 juin 2008

Lettre ouverte aux 103’00 signataires de l’initiative anti-minarets,

Votre nationalité suisse vous a donné la possibilité d’exercer votre droit populaire, en apposant une signature en faveur de l’initiative « anti-minarets », lancée conjointement par l’UDF et l’UDC.
Il y a peu, plus de 100'000 de vos signatures ont ainsi été déposées à la chancellerie fédérale, permettant à l’initiative de se présenter devant le jugement populaire des urnes. Reste encore à passer l’étape du Parlement, qui peut déclarer l’initiative impropre à la votation. En discriminant de manière éhontée un groupe religieux – fort de plus de 300'000 personnes en Suisse – vous pourriez amener la Suisse à ne pas respecter ses engagements les plus basiques du droit international et, de ce fait, à violer la Convention européenne des droits de l’homme et sa clause de non-discrimination. Vous n’en avez visiblement cure, car vous proclamez que la Suisse reste souveraine face aux bureaucrates de Bruxelles ou des Nations-Unies. En plus de mettre la Suisse en position risquée dans le concert des nations, vous oubliez que c’est la volonté populaire qui a choisi de ratifier la Convention. Et, comble de l’ironie, peut-être vous-mêmes !
Comment en est-on arrivé si loin ? Pourquoi avez-vous signé cette initiative qui sent le repli sur soi et flirte avec une islamophobie à peine dissimulée ? J’en veux à votre geste et me permets de vous adresser quelques questions. Avez-vous cherché à en savoir plus sur l’islam, autrement que via les propos grotesques de l’initiative et de ses partisans ? Avez-vous par exemple consulté le site du Groupe de recherche sur l’Islam en Suisse (www.gris.info), véritable mine d’informations sur les communautés musulmanes de notre pays ? Avez-vous de bonne foi cherché à éviter le piège d’un dangereux discours, fait d’amalgames et d’idées reçues ?
Peut-être avez-vous souhaité faire passer un message politique ? Montrer par votre signature que vous craigniez certaines évolutions, où semblent parfois être sacrifiées les limites entre Etat et religion, nos libertés d’expression. Sur ce point, je n’en veux pas à vos idées, car le débat de fond est toujours profitable à une démocratie vivante. J’en veux à la façon dont vous avez choisi d’exprimer vos doutes et vos opinions. Comment encourager une communauté à s’intégrer et à adopter nos valeurs en lui interdisant sans autre forme de procès une construction à caractère religieux ? Comment ne pas sentir la discrimination en comparaison d’une synagogue ou d’un temple bouddhiste ?
Renseignez-vous, passez voir les quatre seules mosquées de Suisse avec un minaret, interrogez-vous sur les raisons qui vous ont poussés à signer cette initiative. J’ai l’intime conviction que beaucoup d’entre vous pourraient être amenés à regretter leur geste. C’est en ce sens que je vous adresse mes salutations pleines d’espoir d’un changement futur,

Johan Rochel

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vendredi 13 juin 2008

Naître ou devenir femme ?

Les anniversaires laissent parfois un goût amer. En début d’année, on fêtait à grands frais le centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir : un mois de documentaires, témoignages et rééditions diverses. Le devoir de souvenir a souvent pris le pas sur l’analyse et l’actualité de la question féministe.
Car de Beauvoir, dans son ouvrage Le deuxième sexe (1949), a posé une question que l’on serait bien inspiré de remettre régulièrement au goût du jour : une femme naît-elle femme ou le devient-elle ? Sous ses allures simplistes, la formule paraît stupide. Une petite fille naît, elle sera femme. Affaire classée.
L’interrogation fondamentale qu’adressait de Beauvoir à la société dans laquelle elle vivait était en fait celle du libre destin d’une femme. Une jeune fille a-t-elle la liberté de choisir ce que sera sa vie ? Il ne s’agit pas de déterminer si elle sera femme au foyer, carriériste décidée ou habile funambule entre les deux, mais plutôt si elle aura la possibilité d’user de son libre arbitre. La pression sociale l’enferme-t-elle dans un carcan, fût-il doré ? C’est à l’aune de la réponse à cette question que l’on mesurera l’émancipation féminine et l’éventuelle nécessité d’une revendication.
Formellement, toutes les portes ont été ouvertes à la gente féminine. Seules des barrières « sociales », fruits de la tradition et de vieilles structures centrées sur le masculin, empêchent encore les femmes d’accéder à tous leurs désirs. Mais ces barrières sont tenaces, et l’expression du plafond de verre convient à merveille : solide et invisible.
Comment aller de l’avant ? Peut-on se résoudre à l’attente, en se disant que les mentalités finiront bien par changer ? C’est la méthode que semblent privilégier les jeunes filles d’aujourd’hui. Toutefois, les générations passent et les frustrations s’accumulent. Mettre en avant les « femmes-modèles-de-réussite » va-t-il permettre de briser les vieilles habitudes, ou renforcer la pression sur toutes celles qui ne se sentent pas des ailes de super héroïne ?
L’idéal à atteindre est clair : les femmes doivent jouir des mêmes possibilités que les hommes de choisir leur vie. En tant qu’individu, chaque femme est appelée à devenir consciente des stéréotypes qui pèsent sur elle et à s’en affranchir dans un but de plus grande liberté.
Politiquement, rien ne devrait venir contredire cet idéal. Chaque choix de société ne devrait être pris que dans le respect de ce critère d’égales possibilités. Dommage que cette chronique anniversaire de Simone de Beauvoir ne soit parvenue jusqu’aux oreilles de la majorité politique du Valais.

Johan Rochel
Publié en éditorial du Magazine le Vendredi, 13 juin 2008
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