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jeudi 5 janvier 2012

Lettre ouverte à Didier Burkhalter

Article publié sur le blog du foraus - Forum de politique étrangère: www.forausblog.ch

Cher M. le Ministre des Affaires étrangères,

Reprendre un département, c’est s’inscrire dans une longue lignée de pratiques, d’idées, d’hommes et de femmes qui ont fait ce pays. Au moment de vous souhaiter nos meilleurs vœux de réussite pour votre nouvelle tâche, il importe de se pencher sur cet héritage symbolique et mémoriel à même d’éclairer les défis de demain. Le format de cette lettre ouverte se veut déjà un pas dans cette direction, reprenant à notre compte l’appel de Micheline Calmy-Rey pour plus de diplomatie publique.

Le dernier membre du PLR à occuper votre siège fut, comme vous, un Neuchâtelois. La figure haute dans une Europe bouleversée, Max Petitpierre dirigea les affaires étrangères entre 1945 et 1961 dans un département qu’on appelait encore « département politique » ! En cette période houleuse pour une Suisse restée en dehors des barbaries de la guerre, il forgea les concepts clefs de notre politique extérieure : « neutralité et solidarité ». Une Suisse neutre dans toutes les affaires militaires, économiques et politiques ; une Suisse solidaire pour participer à l’éclosion d’un monde meilleur. Pour les cyniques, la solidarité comme le prix politique de la neutralité ; pour les réalistes, un excellent moyen de parvenir à assurer nos intérêts dans le monde de la guerre froide.

La Suisse n’a pas dépassé l’horizon intellectuel de ce duo programmatique et plusieurs de vos défis principaux sont encore marqués très profondément par ce mot d’ordre. Une première catégorie de défis s’apparente à une redéfinition, lente mais néanmoins marquée, du concept même de neutralité comme clef de notre rapport au monde. On aurait tort de se réfugier derrière une approbation de façade : si l’immense majorité des Suisses souhaite conserver la neutralité, son exacte définition et son prix politique doivent être débattus de manière plus transparente. A ce titre, il faut souligner les différences entre le monde de Max Petitpierre et le nôtre. La montée en puissance d’organisations internationales véritablement globales – à l’image des Nations-Unies, du Tribunal pénal international ou de l’OMC – et d’organisations régionales d’une importance vitale pour la Suisse – l’Union Européenne – a provoqué des changements profonds pour un pays qui entendait assurer sa prospérité dans une splendide isolation. Certains comportements « neutres » ne sont aujourd’hui plus acceptés – le survol de notre pays par les avions de la coalition en Lybie l’a montré. Développerez-vous plus avant le concept de « neutralité active » de votre prédécesseuse Micheline Calmy-Rey ou tenterez-vous de marquer notre rapport au monde d’un sceau nouveau? Plus que jamais, les mots et les concepts revêtent une importance centrale pour penser la Suisse de demain et son rapport aux autres.

Une deuxième catégorie de défis relève elle aussi de l’imprégnation de la formule de Petitpierre : l’organisation interne de notre rapport à l’étranger. L’organisation des départements fédéraux et la structure de l’administration reflètent les vieilles lignes de démarcation. Si Micheline Calmy-Rey a ramené le Bureau de l’intégration au sein du DFAE, les solutions de coordination ad hoc ne permettent pas de rendre justice à la nouvelle donné de politique internationale. Cette problématique n’est-elle pas brillamment illustrée par l’agrandissement constant de la Division Politique 5 au sein du DFAE, unité en charge des questions de coordination ? Que penser du nouveau secrétariat d’Etat aux questions financières internationales ? Alors que vous déposiez votre première motion sur la réforme du Conseil fédéral en tant que Conseiller national en 2006, pourquoi ne pas poursuivre une réflexion de fond sur l’importance transversale qu’ont acquis les questions internationales ? Notre rapport au monde ne peut aujourd’hui être enfermé dans un département – il inonde l’ensemble des actions et décisions de notre pays. Osons penser ce que pourrait être une véritable intégration des questions internationales.

La troisième catégorie de défis auxquels vous devrez faire face se décline également sur le thème neutralité et solidarité : l’Europe ! Alors qu’un nouvel ambassadeur européen prend ses quartiers à Berne, il importe plus que jamais de maintenir la question européenne sur notre agenda politique interne. Nul doute que vous saurez mobiliser votre style politique inclusif à cette fin. Gardons nous toutefois de jouer le jeu des nombreux et puissants acteurs politiques qui cherchent à tout prix à maintenir La question européenne – à savoir l’accession – pour seule question politique. C’est justement le rôle des autorités fédérales, en collaboration avec la société civile, l’académie et l’économie, de tenter de morceler cette question finalement stérile en questions moins marquées émotionnellement mais tout autant importantes pour notre avenir. Ce processus doit s’accompagner d’une réflexion permanente sur le prix économique et politique de notre stratégie européenne.

Cher M. le Ministre, l’année 2012 sera riche en évènements symboliques sur la place de la Suisse dans le monde. Est-il temps de créer de nouvelles bases pour notre rapport au monde ? A l’image de notre première décennie à l’ONU, la nouvelle législature pourrait être l’occasion de dessiner une Suisse engagée, fière et responsable. En s’engageant pour une politique étrangère constructive et porteuse pour l’avenir, foraus – Forum de politique étrangère se réjouit d’être l’un de vos partenaires dans cette noble tâche.

Pour le foraus – Forum de politique étrangère,

Johan Rochel, vice-président

mercredi 20 mai 2009

L’artiste engagé et le divertissement pur sucre

Depuis bientôt deux mois, le Château de Monthey accueille un artiste québécois en résidence. Le programme de soutien - mis sur pied par le canton du Valais et la commune de Monthey - permet à un artiste avec une oeuvre à portée "sociale" de séjourner dans le Chablais pour une durée de 4 mois.

L'habitant actuel du Château montheysan s'appelle Martin Ferron. Un Québécois à l'oeuvre artistique teintée d'engagement social, intéressé par les questions de société les plus diverses et par les défis environnementaux.
Outre le contenu de son oeuvre, sa personnalité d'artiste tranche avec le politiquement correct de certains chanteurs. D'ailleurs, le Québécois ne mâche pas ses mots face à une industrie culturelle parfois complaisante, fabrique de stars à la petite semaine. Sur la scène des Star Academy et autres productions de starlettes à la chaîne, les artistes naissent, chantent et disparaissent comme autant d’éphémères.
La vision sans compromis d’un artiste engagé telle que défendue par le Québécois du Château montheysan tranche avec ces divertissements sans grande profondeur. L’artiste se doit de proposer une analyse pertinente et une critique sérieuse de sa société. Son rôle social se comprend surtout à travers sa capacité à provoquer l’interrogation, à montrer sous une lumière différente les détails du quotidien mais aussi à remettre en question les structures plus profondes du monde où il évolue. Cette vision de l’art replace le créateur et sa création au centre de la polis et les transforme en véritables acteurs de la vie en société.
Cette vision n’est pas nouvelle, mais, aujourd’hui, elle ne semble pas correspondre à ce qui est attendu de l’artiste comme personnalité publique. Sur les plateaux télé, il est invité pour la promotion de son dernier opus. Une chanson, quelques questions d’ordre personnel, puis, en tenant le CD du chanteur bien haut face à la caméra, l’animateur bien attentionné mentionnera les dates de la tournée. Trois petits tours et puis s’en vont : par ici les coulisses. On me reprochera un style caricatural. Mais mes détracteurs ne pourront manquer de remarquer que les émissions où l’artiste est invité pour lui-même, pour ses positions politiques, ses idéaux, ses critiques ne sont pas légions.
Et pourtant, le contenu de la création, mais également la personnalité de l’artiste, sont d’une importance absolument primordiale. En usant du vecteur puissant de la beauté, l’artiste ouvre une fenêtre sur un monde différent. Ses créations sont une invitation à l’évasion. Durant ce moment bref et infini à la fois, il nous emmène dans une réalité nouvelle et percutante.

Johan Rochel
www.chroniques.ch

vendredi 17 octobre 2008

Histoire de point(s) de vue

En ces temps d’élection, l’occasion est belle de tendre l’oreille pour comparer les méthodes de choix que chacun applique. Qui a servi au mieux mes intérêts au cours des quatre dernières années ? En répondant à cette question, l’électeur cherche à déterminer quel politicien lui est le plus utile, en ce sens qu’il défend ses intérêts propres.
Une autre approche consiste à demander quelles sont les personnes les plus à même à viser le bien commun. En cherchant à s’engager pour une société juste, on donne son bulletin de vote aux politiques capables de penser la société comme une globalité respectueuse de tous.

Un exemple simple montre que les deux approches amènent parfois à des conclusions opposées. Imaginons le cas où nous devrions nous prononcer sur un politicien proposant une baisse d’impôts, qui aurait comme conséquence une baisse des aides sociales. Si je pense en terme d’intérêt personnel, je vote en faveur d’une telle baisse (à supposer que je ne sois pas au bénéfice de l’aide sociale). Si j’estime qu’il en va d’un devoir de justice de donner assistance à certaines personnes dans le besoin, je glisserai un non dans l’urne.

Mais la contradiction n’est-elle pas seulement apparente ? Il semble peu plausible de défendre à n’importe quel prix son intérêt propre, sans poser la question du juste. Par principe, est-il par exemple possible de toujours voter en faveur d’une baisse et contre une augmentation d’impôts, sans réfléchir aux conséquences pour l’entier de la société ?
Il se pourrait qu’une telle réflexion sur le juste consacre la capacité d’empathie d’êtres vivant en communauté. En usant de ce pouvoir, chacun peut « se mettre à la place » des autres, tentant ainsi de décider ce qu’il choisirait s’il occupait cette position (s’il était handicapé, ou à l’aide sociale,…). C’est ainsi que l’électeur glisse un bulletin réfléchi dans l’urne, puisqu’il tente au mieux de prendre en considération les personnes qui l’entourent.
En pensant selon le principe de société juste englobant tous les concitoyens, n’est-ce pas au fond mon intérêt propre que je mets en avant, levant ainsi la contradiction apparue plus haut ? En un mot, c’est très certainement dans une société juste que réside mon intérêt propre: une réflexion qui permettrait d’éviter une tyrannie de la majorité, où le groupe dominant impose à tous son intérêt personnel, sans toujours poser la question du juste. A méditer en ces temps où les majorités (parfois absolues) se font et se défont.

Johan Rochel
www.chroniques.ch

lundi 8 septembre 2008

Les meilleurs au Conseil général

Comme lors de chaque échéance électorale, les partis cherchent à remplir les listes de candidats au Conseil Général. Seulement voilà, les volontaires ne se pressent pas au portillon. La situation est telle que les partis promettent parfois « quelques petites réunions dans l’année », qui n’occasionneraient qu’un minimum de travail. En clair : devenez conseiller général, et il ne vous en coûtera rien ou si peu.
Déboucher sur de telles aberrations donne un signal très clair : le système est vicié. Il amène parfois au législatif des personnes peu motivées, ou peu conscientes de la somme de travail exigée.
En théorie, le rôle du législatif est pourtant de première importance. C’est lui qui donne l’impulsion nécessaire au travail de l’exécutif. De plus, il doit posséder les ressources et les compétences nécessaires pour enquêter et contrôler le travail des membres de l’exécutif. Au sens le plus noble du terme, le travail du législatif est donc d’une autre trempe que celle d’exécuteur ou grand gestionnaire : il dessine les grandes lignes, capable d’exercer une vue souveraine sur la vie de la cité.
Ceux qui ont tout vu et tout fait en politique répondront d’un revers du main : belle théorie. A tous les échelons, mais peut-être de manière encore plus sévère à l’échelle d’une ville comme Monthey, la réalité est en effet bien différente. C’est un exécutif de plus en plus professionnel qui mène le bal et répond aux attentes de la population. Le législatif est réduit à une instance de légitimation, plus ou moins consciencieuse.
Comment répondre à ce défi et donner un véritable pouvoir au législatif ? La solution idéale consisterait à redonner le goût de la chose publique. Pourquoi ne pas enseigner la noblesse de l’acte civique dans nos écoles et rendre attractifs les postes où l’intérêt de tous est en jeu ? Parce qu’elle est une belle et importante activité, la politique mérite que les meilleurs et les plus motivés s’y attèlent.
« Inatteignable » rétorqueront certains. Cherchons donc une solution plus prosaïque. Pourquoi ne pas entamer une réflexion sérieuse sur le nombre de conseillers généraux ? Pourquoi ne pas préférer la qualité à la quantité, même si la représentativité y laisse quelques plumes ? De plus, ne faudrait-il pas munir le législatif d’un véritable pouvoir d’investigation ? D’une part, lui donner les ressources nécessaires pour travailler un profondeur les différents dossiers et, d’autre part, peut-être revoir à la hausse les émoluments versés aux conseillers généraux. L’enquête publiée dans Bilan durant l’été – au titre univoque Les parlementaires communaux reçoivent des salaires de misère - montre en effet de substantielles différences entre les différents législatifs. Monthey, avec un coût de 1,48 franc par habitant, se montre particulièrement économe. Jusqu’à rogner la motivation nécessaire ?

Aux élus motivés de l’automne prochain, je souhaite le meilleur pour leur engagement. Aux autres, je les enjoins à revoir leur décision avant de se présenter devant le peuple.

Johan Rochel
www.chroniques.ch