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lundi 29 octobre 2012

De la démocratie en Amérique – bis repetita



Au fil des analyses, l’observation a pris la forme d’une boutade : nous devrions tous pouvoir voter lors de la prochaine élection américaine. Le futur résident de la maison blanche exerce une telle influence sur le monde que chacun se sent appeler à donner son avis. En d’autres mots, choisir le président américain, c’est un peu l’affaire de tous. 
 
Comment expliquer cette intuition « démocratique » ? Fondamentalement, il s’agit de reconnaître l’influence qu’exerce le président américain sur l’ensemble de cette planète. Pour certains, il s’agit d’une influence directe, à l’image des migrants mexicains qui attendent la fameuse réforme de l’immigration promise par Obama. Cette influence est également très importante lorsque le président, dans ses habits de commandant en chef, décide ou non de frapper la Syrie (et d’entrainer ses alliés). Elle l’est également lorsque les Etats-Unis refusent de signer la convention de Kyoto, participant ainsi à l’aggravation de la crise climatique. 

Si cette influence est indéniable, permet-elle de justifier un droit de participation démocratique ? Les migrants mexicains, les alliés militaires et tout un chacun devraient-ils être associés à la votation américaine sous couvert qu’ils sont influencés par le résultat du vote? Certains théoriciens de la démocratie pensent qu’une telle piste devrait être suivie. Quoiqu’il en soit sur le fond, elle apparaît en tous les cas difficilement réalisable. Nous passerions notre temps aux urnes dans une sorte de grande démocratie globale.    

A défaut de cette solution « extrême », notre intuition révèle la puissance de l’idéal démocratique : les individus soumis à l’influence d’une autorité devraient avoir un moyen de faire entendre leurs voix et leurs intérêts. Le cœur de cet idéal semble être de diminuer les risques de domination, ces situations où nous sommes à la merci des décisions prises par d’autres, sans possibilité de faire valoir notre avis. De nombreuses constellations de notre quotidien pourraient être interrogées à la lumière de cet idéal démocratique. Pensons au fonctionnement de l’économie: comment organiser l’entreprise de manière à prendre des décisions tout en étant attentif aux besoins et intérêts des collaborateurs ? Pensons au droit de vote des étrangers présents en Suisse : comment faire en sorte que leurs intérêts sont pris en compte au moment de décider d’une loi qui s’appliquera à tous, même à ceux qui n’ont pas le droit de participer ? Pensons à notre politique étrangère : comment s’assurer que nous tenons compte des individus ou pays qui seront influencés par nos choix ? Les défis démocratiques sont posés. Comme Tocqueville dans l’Amérique du 19è, il ne nous reste plus qu’à nous mettre en chemin.  
Johan Rochel
www.chroniques.ch


vendredi 23 septembre 2011

Lettre ouverte à Michael Reiterer

Présent depuis 2007 au titre d’ambassadeur de l’Union Européenne (UE) en Suisse, vous manquerez la prochaine rentrée automnale. Votre visage bien connu s’en ira vers d’autres horizons diplomatiques et il est plus que temps de prendre la plume pour vous dire que vous avez représenté l’Europe de belle manière. Mais les compliments ne sont pas chose aisée chez nous autres Confédérés. L’Hebdo titrait ainsi pudiquement en juillet « L’ambassadeur qui sera regretté assez vite ». L’avenir nous le dira.

Votre bonhommie et votre sens de la répartie – doublée d’une solide capacité à garder son calme - ont parfois même laissé oublier l’asymétrie des puissances en présence. La Suisse et ses 8 millions d’âmes et l’immense UE, forte de 27 Etats et de 501 millions d’habitants. Je vois bien certains lecteurs sourire en coin en passant à l’actualité peu joyeuse de la zone euro. « Verra bien qui rira le dernier » semble murmurer une sagesse populaire valant cette fois des deux cotés de la Sarine et du Gothard. Mais ne nous y méprenons pas, cette Schadensfreude ne change rien à la réalité des faits.

Et, au-delà du langage diplomatique qui prévaut, les faits brillent d'une aveuglante clarté. Les relations entre l’UE et la Suisse ont besoin d’une « nouvelle dynamique » ; elles sont pleines de « défis ». En d’autres mots : tout est bloqué. Vous avez répété à qui voulait l’entendre que la Suisse et l’UE étaient liées non seulement par des traités bilatéraux, mais surtout par des traités « sectoriels ». Cette distinction d’apparence pointilleuse prend aujourd’hui tout son sens, à l’heure où une résolution de la « question institutionnelle » est devenue condition non-négociable à la poursuite des discussions.

Ces cinq ans passés en Suisse vous ont-ils rendu plus sceptique face à l’Union ? Votre force de conviction semble à peine émoussée, elle qui vous a permis de faire continuer à vivre un débat européen sous nos latitudes. Il est vrai que le terreau pouvait difficilement être moins fertile. La génération qui combattait aux avant-postes en 1992 lors de la votation sur l’EEE semble encore sous le choc du verdict populaire. Elle ère dans des assemblées politiques désertées, invoquant des idées aussi saugrenues que la paix et la prospérité en Europe. La montée en puissance de l’UDC et de son mentor historique ont définitivement coupé les ponts. Gageons de plus que leur travail de fond portera ses fruits pour de longues années encore. Tombée dans cette marmite du scepticisme européen quand elle était petite, la nouvelle génération semble incapable de penser l’Europe de manière positive. Et si oui, seulement de manière instrumentale.

Au cours de leur histoire, les Confédérés ont prouvé plus d’une fois qu’ils savaient à merveille sentir le vent tourner et manœuvrer en conséquence. Les forces isolationnistes auraient-elles réussi à tuer ce sens politique ? J’en doute et vous envoie cette note d’optimisme en guise d’au-revoir.

Johan Rochel

Cette lettre ouverte est la troisième d’une série dédiée à certaines personnalités quittant la Berne fédérale.

jeudi 15 septembre 2011

Lettre ouverte à Joseph Zisyadis

Il n'est déjà pas habituel de découvrir des recettes culinaires sur un blog politique. Mais qu'un Stambouliote communiste et théologien, fumant la pipe et se réclamant amateur de bonne chère nous propose de découvrir son « salami au chocolat » dépasse une bonne fois pour toutes les bornes de l'helvétiquement correct. Votre œcuménique « couscous aux filets de perche du lac » n'y changera malheureusement rien.

Mais ces quelques recettes ne forment que l'amuse-bouche – pardonnez cette transition aisée – d'un parcours autrement plus original. En effet, quel chemin parcouru d'Istanbul à Lausanne, de la faculté de théologie aux arcanes du Parlement fédéral, de conseiller communal à habitant scandalisé du canton d'Obwald ! Après près de 18 ans de services sous notre honorable coupole fédérale, un personnage truculent quitte en octobre la capitale.

Vu de l'extérieur, on ne peut s'empêcher de se demander à quoi ressemble le travail d'un parlementaire communiste. Le changement de paradigme prôné est si important que travail en équipe avec vos collègues ne peut rimer qu’avec collaboration. Est-ce pour vous dépêtrer de cette nécessaire potée politique – à la fois peu ragoûtante et digeste – que vous utilisez souvent la parabole du chemin à parcourir? « La politique doit être partage, amitié, confiance, un bout de chemin que l’on fait ensemble, un projet que l’on fait vivre pour rendre ce monde plus tendre, plus juste et plus humain » écriviez-vous lors de la campagne 2007. Mais pour un communiste pur souche, ne faut-il pas y voir l'abandon d'un combat autrement plus extrême, à savoir le dépassement d'un système profondément injuste? La stratégie des petits pas est-elle en adéquation avec les attentes de ceux qui vous ont envoyé à Berne? Ces questions, vous les avez certainement ressassées plus d'une fois. Après tout, ne sont-elles pas le lot des courageux et des fous qui prônent une rupture fondamentale, presque ontologique?

Afin de jauger de la présence et de l'action d'un conseiller national d'extrême gauche, il faut peut-être prendre de l’altitude. Au final, ne s'agit-il pas de marcher ensemble vers la vérité? Soit vos propositions étaient véritablement saugrenues et leur réfutation nous a permis d'avancer d'un pas plus assuré vers un choix raisonnable. Soit vos propositions méritaient examen plus attentif, et nous avons eu l'occasion d'améliorer notre opinion. « Gagnant-gagnant », diraient les plus optimistes. Perte de temps, repousseraient les sceptiques. Au moment d'envoyer un éventuel successeur rouge à Berne, les électeurs trancheront cette épineuse question. Quant à moi, je vous adresse mes vœux pour une continuation à la fois épicée et engagée.

Johan Rochel

Cette lettre ouverte est la deuxième d’une série dédiée à certaines personnalités quittant la Berne fédérale.

mercredi 26 janvier 2011

Fusil, liberté, et drôles d'idées

On l’attendait émotionnelle, la voilà singulière. La campagne contre l’initiative « Pour la protection face à la violence des armes » a amené vers la surface des arguments insoupçonnés sous nos latitudes. Il aura fallu toucher au cœur de plusieurs mythes helvétiques – tous reliés au fusil d’assaut – pour voir ces drôles d’oiseaux sortir du bois.

Premièrement, à travers l’affiche dénonçant « un monopole des armes pour les criminels » (UDC), ce sont des tonalités venues d’Outre-Atlantique qui se font une place dans le débat public. Dans la veine du 2è amendement de la Constitution des Etats-Unis (garantissant aux citoyens le droit de porter des armes), on cherche à profiler le citoyen façon explorateur du far west : une arme pour défendre biens et famille face aux agresseurs à poils et à plumes, grizzlis et Indiens compris.

En filigrane, c’est une étrange conception de l’Etat qui apparaît au grand jour. Celui-ci n’aurait plus « le monopole de la violence légitime » (Max Weber) et les citoyens seraient autorisés à user de l’arme de service ou d'une arme privée pour faire justice eux-mêmes. Le cas d’un fermier bernois qui dégomma et tua un voleur de cannabis l’automne passé montrent à merveille que cette vision n’est pas un simple exercice théorique. La police n’a donc qu’à bien se tenir, voici venir une nouvelle génération de citoyens faisant justice au Fass 90.

Quant à l’argument associant armes et démocratie (par ex. sous la plume de François Schaller, rédacteur en chef de l’Agéfi), quelle confiance avons-nous dans nos institutions et nos traditions démocratiques pour penser que le fusil d’assaut en serait la meilleure garantie ? L’exemple de la Tunisie montre de manière dramatique que l’arme est parfois garante de sécurité contre un Etat totalitaire. Mais la Suisse de 2011 est-elle sur cette voie ?

Deuxièmement, on s’étonne d’entendre un appel constant à la responsabilité et la confiance du citoyen. Mais de quoi parle-t-on ? Quelle est cette confiance de l’Etat qui ne concerne qu’une part minime des citoyens, excluant au passage toutes les citoyennes ? Quelle est cette confiance qui donne l’arme d’une main, mais reprend la munition de l’autre ?

De manière plus fondamentale, il ne s’agit pas de demander pourquoi le fusil doit retourner à l’arsenal, mais pourquoi il devrait en sortir. Pourquoi l’Etat distribue-t-il chaque année quelques 20'000 fusils d’assaut ? Presque plus personne ne conteste aujourd’hui que l’utilité militaire de l’arme à domicile (surtout sans munition !) relève du mythe. Alors pourquoi diable faut-il garder ces armes à domicile ?

Johan Rochel
www.chroniques.ch

vendredi 14 janvier 2011

Année électorale...par amour de la Suisse !

Éditorialistes et chroniqueurs se sont donnés le mot d’ordre pour la nouvelle année : pronostiquer au plus juste les résultats qui sortiront des urnes en novembre prochain, date de renouvellement du Parlement fédéral. Que de difficultés dans cet exercice de divination !

En guise de mise en bouche, il apparaît plus approprié de se contenter des différentes plateformes électorales déjà disponibles. Après le slogan « Ma maison – notre Suisse», l’UDC poursuit sur sa lancée avec « Les Suisses votent UDC ». Rien de nouveau sous le sympathique soleil de feu le parti agrarien. Plus surprenant s’avère être le choix des Libéraux-radicaux - avec une campagne fédérale "Par amour de la Suisse" - et des Démocrates-chrétiens et leur campagne "Les Suisses qui sont heureux votent démocrate-chrétien - Succès. Suisse. PDC.".

S’agit-il d’un choix bénin, une trace quasi non consciente de la funeste stratégie de pâle copie de l’UDC ? Ou s’agit-il d’une véritable nouveauté, qui révèlerait au passage des tendances plus profondes participant à la reconfiguration des partis du centre-droit ? Le temps semble mûr pour une tentative de mise en perspective.

A n’en pas douter, les slogans PLR/PDC traduisent un recentrage sur la Suisse. A son tour, celui-ci renvoie à une tension entre patriotisme et nationalisme. Les libéraux-radicaux réaffirment-ils simplement leur patriotisme originel, défini comme la volonté de pérenniser la qualité de notre vivre-ensemble ? Sur un ton amoureux, le PLR affirme-t-il sa volonté de se battre pour les principes et les institutions propres à un pays pluraliste, libéral et démocratique ? Pour tous ceux qui tremblent face au climat délétère qui s’installe, que la nouvelle serait réjouissante !

Mais il pourrait s’agir de nationalisme à peine dilué. Un amour du pays qui toucherait au fétichisme d’une Suisse qui n’existe que dans les mythes nationaux. Un amour fusion qui étoufferait le dynamisme de notre pays en le bloquant dans des structures et des concepts surannés. Un nationalisme dont on trouve moult émanations dans la sauvegarde d’une armée de grand-papa, la remise à l’ordre du jour d’un système scolaire couleur sépia et – ô combat suprême – dans l’éternelle croisade contre l’Europe.

La Suisse telle qu’elle existe depuis (seulement) un peu plus de 150 ans se transforme en standard absolu et indépassable. Impossible de penser l’après Etat-nation type 19e siècle. Et pourtant, à relire les arguments des conservateurs contre la mise en place de l’Etat fédéral en 1848, on se prend à entendre les chantres de la souveraineté nationale déclamant tout leur dégout de l’UE. O tempora – o mores ! Ô temps, ô mœurs ! Et pourtant, pourquoi la Suisse et sa souveraineté telles que nous les connaissons aujourd’hui devrait-elle perdurer éternellement ? L’histoire ne nous montre-t-elle pas l’évolution des institutions ?

Les positions défendues par les nationalistes de tout poil ne sont pas mauvaises en soi. Elles pèchent par manque de faculté d’adaptation et par excès de crispation face à toutes nouveautés. Les Libéraux-radicaux veulent s’engager "Par amour de la Suisse" et les Démocrates-chrétiens "Succès. Suisse. PDC" : grand bien leur fasse ! Espérons qu’ils sachent enfin reconnaitre la place des véritables patriotes : proches du centre et des grandes utopies libérales.

Johan Rochel
www.chroniques.ch

vendredi 29 octobre 2010

Lettre ouverte aux partisans de l’initiative pour le renvoi

Sensibles à la question de la criminalité, vous envisagez de donner votre voix à l’initiative pour le renvoi des étrangers criminels. La sécurité de chacun est un bien inestimable et il est légitime de chercher à la sauvegarder. A ce titre, il existe des raisons suffisantes pour vouloir renvoyer un étranger ayant commis un délit très grave. Les initiants se gardent bien de le clamer haut et fort, mais le droit actuel permet déjà les renvois (750 en 2009, selon la Commission fédérale pour les questions de migration).

Si nous sommes d’accord sur ce principe, deux fossés semblent néanmoins nous séparer. Premièrement, se pose la question de savoir ce qu’est précisément un délit très grave. Ou tirer la limite entre qui reste et qui part ? Sur ce point, l’initiative proposée par l’UDC frôle le travail d’amateurs, tant la liste des délits ne semble répondre d’aucune logique. Notre Constitution mérite-t-elle un catalogue si arbitraire et émotionnel ? La perception abusive de l’aide sociale est-elle vraiment aussi grave qu’un viol ? La discussion sur l’opportunité d’ajouter de nouveaux délits – à l’exemple des chauffards – a montré une étrange compréhension de l’instrument de l’initiative populaire. Le peuple vote en quelques sortes un chèque en blanc, qui sera ensuite manipulé à l’envi. A n’en pas douter, le contre-projet direct du Parlement fait montre d’une plus grande logique, couplant le renvoi à la gravité de la peine reçue, et non à la sorte de peine. L’arbitraire est évacuée au profit d’une plus grande sécurité.

Deuxièmement, il importe de se demander si le renvoi doit toujours l’emporter. C’est une réalité peu connue mais nombre de renvois sont tout simplement impossibles, avec ou sans initiative. Ces renvois buttent sur des écueils pratiques : impossibilité de déterminer la nationalité de la personne, refus du pays hôte de reprendre son ressortissant ou alors situation de chaos total dans le pays en question (ex. Somalie). A ce titre, les promesses de l’initiative sont purement mensongères et il est illusoire de croire que la Suisse décide seule sur la question des renvois. Elle n’a d’autre choix que de collaborer.

De manière plus fondamentale, il y a des raisons légales et morales de ne pas renvoyer quelqu’un. La Suisse devrait-elle renvoyer quelqu’un vers la torture ? Le renvoi devrait-il frapper de la même façon un père de famille avec enfants à charge et un jeune homme de 19 ans ? Je suis convaincu que le renvoi n’est légitime que si la proportionnalité de la mesure peut être vérifiée et que si le droit international est respecté. Mais voilà, l’initiative que vous soutenez ne fait pas dans la dentelle : le renvoi automatique ou rien. Sur ce point, le contre-projet est également infiniment meilleur, lui qui permet de respecter nos principes fondamentaux et le droit international.

Préférez le contre-projet à cette initiative inefficace, dangereuse et profondément contraire à nos intérêts. Dans l’espoir d’un pays respectueux des principes qui ont fait son succès, mes salutations les meilleures.

Johan Rochel

lundi 6 septembre 2010

Une révolution conservatrice est en marche

Il faut parfois prendre un brin d’altitude pour oser une interprétation dégagée sur certaines évolutions. Le nombre d’initiatives populaires s’attaquant de front au régime des droits de l’homme est en augmentation. A l’horizon pointe déjà une lame de fond portant sur la Convention européenne des droits de l’homme. Et la confusion savamment entretenue entre l’Union européenne et le Conseil de l’Europe ne manquera pas d’offrir à ses détracteurs une occasion rêvée de faire coup double : des droits de l’homme qui tuent la démocratie et une Europe qui étouffe peu à peu un pays souverain.

Mais pourquoi cette attaque sur les droits de l’homme ? Plus que tout autre phénomène transnational, les droits de l’homme sont la manifestation d’un monde en changement. Les acteurs économiques, politiques ou culturels sont pris dans des réseaux d'interactions permanentes, les normes acquièrent une validité au-delà des frontières et des structures de collaboration supranationale se mettent partout en place.

C’est face à cette réalité que la révolution conservatrice déploie toute son énergie. Mais que recouvre-t-elle ? Une forme de déliquescence de la culture politique, prête à remettre en question ses propres fondements dans une posture de négation de la réalité. Cette révolution se concentre autour d’une conviction aussi forte que difficilement tenable : la Suisse est un îlot qu’il convient de protéger de toutes influences extérieures. Face à ces phénomènes transnationaux profonds, les conservateurs semblent prêts à courir tous les risques, quitte à pactiser avec des forces franchement réactionnaires ou ouvertement xénophobes. Détournant les instruments de notre démocratie, ils attaquent sans relâche toute intrusion supposée dans la « souveraineté » suisse.

Comment lutter contre cette révolution conservatrice ? La réponse se trouve dans le diagnostic. Il faut appeler à un renouveau de la culture politique suisse, une culture à la fois démocratique, libérale et positivement ouverte sur l’Autre. Le plus grand piège serait de croire que l’on peut ériger des barrières exclusivement légales face à cette révolution. La discussion sur les critères d’invalidation des initiatives populaires, encore menée presque exclusivement sous un angle juridique, pèche par excès de formalisme. Outre de nécessaires garde-fous, la seule solution durable passe par une réappropriation des fondements et de la place de notre État dans le monde, mais également par un appel à la responsabilité, la transparence et au courage politique. Première échéance avec l'initiative moutons noirs.

Johan Rochel
www.chroniques.ch

mardi 10 novembre 2009

Le ciel, la Suisse et les minarets

Ce n’est pas le lieu pour répéter les excellents arguments qui s’opposent à l’initiative anti-minarets. Le débat ne peut d’ailleurs se faire autour de simples constructions à caractère religieux, qu’on ne saurait affubler d’une prétendue volonté d’expansion violente. De manière logique et d’ailleurs si peu cachée, ce sont les Musulmans eux-mêmes qui sont visés par les initiants, qui peinent à dissimuler les relents islamophobes de leur entreprise. « Pour vivre heureux, vivez cachés » semble penser l’inénarrable Oskar.

Ce n’est pas non plus le lieu pour répéter que la Suisse n’a pas de problèmes avec ses habitants musulmans, dont plusieurs milliers possèdent d’ailleurs le passeport à croix blanche. De quoi grincer des dents lorsqu’on entend à longueur d’arguments opposer nationalité suisse et religion musulmane.

Le point le plus important de cette initiative nauséabonde pourrait bien être son inutilité complète. Car même si l’on venait à supposer qu’il y a un problème musulman en Suisse, qu’une islamisation rampante est à l’œuvre et que le communautarisme le plus crasse a d’ores et déjà ruiné notre Etat de droit – ce que je conteste avec véhémence – accepter l’initiative anti-minarets ne résoudrait rien. Nada.

Interdire les minarets ne peut d’aucune manière aider à stopper les prétendus terroristes barbus à l’œuvre dans les mosquées. Il y a même fort à parier que les extrémistes de tout poil sortiraient renforcés d’une telle initiative. A l’inverse d’une interdiction contreproductive, la ligne de conduite à adopter se résume à deux axes : faire respecter nos lois et encourager un dialogue ouvert et transparent avec les autres cultures. Les initiants n’ont-ils pas compris qu’une présence visible est indissociable d’une meilleure intégration et d’un devoir accru de transparence ?

Pas question de nier que des débats de fond doivent être menés, notamment sur les difficiles questions de port du voile ou d’intégration des Musulmans fondamentalistes. Mais cette initiative produit l’exact effet inverse : elle empêche la tenue d’un débat correct, porteur de solutions à long terme. Elle discrimine, stigmatise et blesse l’immense majorité d’une communauté qui ne demande rien de mieux que de vivre dans une paix confessionnelle. Quant aux autres éléments – les apprentis Bin Laden soi-disant présents sur notre sol – il faut les surveiller de près et agir le moment opportun. La preuve par l’acte : en 2003, le Valais a renvoyé un imam jugé potentiellement dangereux pour la paix confessionnelle. Puisse le peuple suisse faire le bon choix le 29 novembre.

Johan Rochel
www.chroniques.ch

mercredi 12 novembre 2008

2x « drogues », t’as fumé ?


Avec ses cinq objets fédéraux, le week-end du 30 novembre prochain frise l’indigestion démocratique. A l’intérieur de cette palette de thèmes ardus, deux sujets « drogues » semblent avoir le vent en poupe. Les adversaires ont particulièrement beau jeu, tant il semble facile de ranger le tout dans un même sac et de le couronner d’une belle seringue. Overdose de problèmes, affaire pliée : 2 x non.
Même si le livret distribué par la Chancellerie fédérale entretient lui aussi le doute, les deux objets diffèrent pourtant fondamentalement par leur nature et la question adressée à la population. Les traiter sous un même chapeau serait faire une lourde erreur d’appréciation.

En premier lieu, la modification de la loi fédérale sur les stupéfiants (datant de 1951) souhaite réaliser l’ancrage légal de la politique des 4 piliers (prévention-thérapie-réduction des risques-répression). Cette politique que la Suisse pratique avec un succès indéniable depuis une quinzaine d’années doit trouver une assise solide au niveau légal.
Seuls les idéalistes refusent de continuer sur cette voie efficace et pragmatique, en rêvant éveillés d’un monde vidé de tous les consommateurs de drogue. Cette illusion est dangereuse, car elle appelle des solutions irréalistes et en décalage avec les situations de terrain. Une approche idéologique ne peut cerner la complexité de la problématique des toxicomanies. La solution passe par des mesures médicales, policières et sociales, conformément aux quatre piliers. Les toxicomanes doivent en particulier être reconnus comme personnes souffrantes et soutenues dans leur démarche vers une vie meilleure.

En deuxième ligne, le peuple se prononce sur une initiative populaire visant à introduire dans la constitution un article indiquant entre autres que la consommation, la possession et l’acquisition de chanvre pour son propre usage n’est plus punissable. Des mesures de prévention auprès des jeunes doivent également être appliquées.
Vu qu’elle représente un cas limite, la question pose de réels problèmes à une société d’inspiration libérale. D’un côté, il est tentant de souligner que les adultes sont libres de consommer du cannabis et portent à ce titre la responsabilité de leur choix. Pour beaucoup, un tel tableau ne fait au fond que décrire la réalité actuelle, où le décalage entre mesures policières et réalité juridique est flagrant. Les partisans expliquent que l’initiative permettrait alors de mieux contrôler les habitudes actuelles de consommation (moins de deal car contrôle des points de vente par ex.).
Les adversaires de l’initiative (par ex. la LVT) pronostiquent néanmoins de vastes difficultés pratiques : comment autoriser la consommation tout en gardant une politique de prévention cohérente face aux plus jeunes ? Comment leur faire comprendre que le produit est tout sauf anodin ? Entre responsabilité individuelle et réalités de la prévention, le citoyen se trouve devant un choix difficile.

Johan Rochel
www.chroniques.ch