Reprenant la bonne formule de Jean de la Fontaine, il n’y a qu’un pas à faire pour prophétiser la fin prochaine de la viande dans nos assiettes. Demain appartiendra aux végétariens !
Vous êtes sceptiques ? Tous les amateurs de bonne chaire (dont votre serviteur) le sont encore plus ou moins. Néanmoins, un exercice de futurologie appliquée devrait permettre de montrer que les lendemains des mangeurs de viande ne s’annoncent pas tendres. Trois mouvements de fond semblent converger vers un nouveau mode de consommation.
Premièrement, les végétariens font valoir de bons arguments éthiques depuis maintenant près de 30 ans. Popularisée par le philosophe Peter Singer dans son livre « La révolution animale » (1975), cette mouvance souligne le caractère « spéciste » de notre rapport aux animaux. Cette approche est dénoncée par Singer et ses acolytes : le simple fait que les hommes soient d’une autre espèce ne les autorise pas à exercer un pouvoir sans limite sur les animaux. Il ne s’agit pas de considérer hommes et animaux comme étant égaux, mais comme méritant tout deux le respect et l’attention que l’on devrait porter aux êtres sentants (capables de ressentir douleurs et plaisirs). Cette argumentation ne convainc pas tout son monde, mais elle n’en est pas moins solide et bien ancrée dans nos intuitions morales. Selon les formules, elle débouche sur une interdiction de traiter les animaux comme nos simples serviteurs, de les tuer ou de les faire souffrir.
Cette ligne « philosophique » reçoit depuis peu l’aide inattendue de certains mouvements verts. La production de viande serait un désastre écologique, tant du point de vue de ses conséquences (élevage intensif et épidémies) que de ses coûts écologiques. Si les arguments manquent encore de rigueur, on perçoit déjà la force d’une telle approche. Elle s’inscrit à merveille dans une mouvance naturaliste (la nature comme équilibre que l’homme menace), où notre mode de vie doit être fondamentalement repensé en cohésion avec le vivant.
Ces deux tendances de fond sont appuyées par des « modes ». Même s’il est moins persistant que les approches éthiques et écologistes, le mouvement « lifestyle » végétarien fait beaucoup plus parler de lui. En plus d’être tendance, un resto végétarien est aujourd’hui synonyme de vie équilibrée et saine.
Les amateurs de steak saignant rigolent peut-être de ces arguments. Gageons qu’ils feraient mieux de préparer une meilleure riposte que l’argument « Depuis toujours l’homme est chasseur ». Les éleveurs de canard, de grenouilles ou d’animaux à fourrure nous montrent que la bataille n’est pas gagnée d’avance.
Johan Rochel
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vendredi 19 mars 2010
jeudi 4 mars 2010
Le contrat du siècle: la Suisse et les moutons noirs
Session parlementaire oblige, on reparlera sous peu de l’initiative « Pour le renvoi des étrangers criminels ». La fameuse proposition « Moutons noirs » se trouve dans une situation volontiers paradoxale. Une majorité des acteurs politiques s’entendent pour soutenir son principe de base (l’étranger commettant un crime grave doit être renvoyé), tandis qu’une vaste coalition de cette même majorité s’est formée pour combattre le texte de l’UDC au nom de principes supérieurs.
Pour comprendre la force sans pareille de cette initiative, il est nécessaire de revenir à l’idée de base du projet : un contrat social passé entre un pays souverain (la Suisse) et des étrangers souhaitant y séjourner et y vivre. En l’acceptant, l’étranger marque sa volonté de respecter les valeurs fondamentales de l’ordre juridique, politique et sociétal suisse. De son côté, la Suisse affiche sa volonté d’accueillir le mieux possible cette personne, en respectant tout particulièrement la garantie de non-discrimination.
Même si l’argument de base de type contrat social s’avère extrêmement puissant, il n’en demeure pas moins que nous assistons à une « absolutisation » de l’idée du contrat Suisse-étrangers. Le lien entre les deux parties du contrat est en quelques sortes « sacralisé », au point qu’il prime sur toute autre considération.
Et c’est exactement là que le bât blesse. L’argument du contrat social ne peut, n’en déplaise à l’UDC, faire fi des garanties et principes fondamentaux de notre Etat de droit. A ce titre, il faut sans nul doute compter le principe de proportionnalité, qui exige que chaque cas soit traité de manière individuelle, c’est-à-dire en prenant en compte toutes les informations pertinentes. Vu qu’elle demande l’automaticité des expulsions, l’initiative « Moutons noirs » entre en contradiction insurmontable avec ce principe.
De plus, le contrat social entre la Suisse et ses étrangers ne peut se concevoir dans une sorte de vide institutionnel. La Suisse, en tant que pays souverain, est partie prenante au concert des nations et s’engage à ce titre à respecter certains principes fondamentaux de l’ordre juridique international. Le principe de non-refoulement et l’interdiction de livrer des personnes à des Etats où il risque la torture ou d’autres traitement inhumains forment les conditions-cadres de ce que la Suisse peut entreprendre. A ce double titre, l’initiative « Moutons noirs » pèche gravement par l’absolutisation du contrat social : il faut la repousser vigoureusement.
Johan Rochel
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Pour comprendre la force sans pareille de cette initiative, il est nécessaire de revenir à l’idée de base du projet : un contrat social passé entre un pays souverain (la Suisse) et des étrangers souhaitant y séjourner et y vivre. En l’acceptant, l’étranger marque sa volonté de respecter les valeurs fondamentales de l’ordre juridique, politique et sociétal suisse. De son côté, la Suisse affiche sa volonté d’accueillir le mieux possible cette personne, en respectant tout particulièrement la garantie de non-discrimination.
Même si l’argument de base de type contrat social s’avère extrêmement puissant, il n’en demeure pas moins que nous assistons à une « absolutisation » de l’idée du contrat Suisse-étrangers. Le lien entre les deux parties du contrat est en quelques sortes « sacralisé », au point qu’il prime sur toute autre considération.
Et c’est exactement là que le bât blesse. L’argument du contrat social ne peut, n’en déplaise à l’UDC, faire fi des garanties et principes fondamentaux de notre Etat de droit. A ce titre, il faut sans nul doute compter le principe de proportionnalité, qui exige que chaque cas soit traité de manière individuelle, c’est-à-dire en prenant en compte toutes les informations pertinentes. Vu qu’elle demande l’automaticité des expulsions, l’initiative « Moutons noirs » entre en contradiction insurmontable avec ce principe.
De plus, le contrat social entre la Suisse et ses étrangers ne peut se concevoir dans une sorte de vide institutionnel. La Suisse, en tant que pays souverain, est partie prenante au concert des nations et s’engage à ce titre à respecter certains principes fondamentaux de l’ordre juridique international. Le principe de non-refoulement et l’interdiction de livrer des personnes à des Etats où il risque la torture ou d’autres traitement inhumains forment les conditions-cadres de ce que la Suisse peut entreprendre. A ce double titre, l’initiative « Moutons noirs » pèche gravement par l’absolutisation du contrat social : il faut la repousser vigoureusement.
Johan Rochel
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vendredi 19 février 2010
Lettre ouverte à un jeune retraité
Le grand cap ! Depuis janvier, te voici à la retraite, après plus de quarante ans au service de l’industrie chimique montheysanne. A l’autre bout de la chaîne, à l’orée de ma vie professionnelle, j’observe ce parcours de vie avec un brin de nostalgie. Ma génération ne travaillera plus sa vie durant au même endroit, au service d’une entreprise à laquelle on cherche à s’identifier. Les nouveaux mots d’ordre de mobilité et de flexibilité ont pris le pas sur un parcours où primaient la continuité et la régularité. Le site chimique s’est fait le reflet de cette évolution. Bientôt au mur, des clichés couleur sépia.
Faut-il pour autant verser une larme et faire le vœu d'un retour au bon vieux temps ? Je n’aime guère cette triste rengaine. Mais à quoi bon le nier ? C’est un modèle qui passe, ouvrant vers un avenir encore incertain, dont on ne sait s’il amènera des temps aussi dorés que ceux de ta génération. Comme tous les bouleversements d’un ordre établi , il ne manque de provoquer ce petit pincement au cœur si caractéristique.
Passé les souhaits de bonheur et les plaisanteries entendus, la retraite, toute de potentialités, a quelque chose d’effrayant. L’angoisse d’une nouvelle page. Mais celle-ci ne serait pas tout à fait blanche, tant l’ambiance générale semble être aux retraités hyperactifs : sportifs confirmés, bricoleurs assidus, généreux mécènes de leur temps pour la collectivité et grands-parents attendris devant la génération montante pour les quelques heures restantes. Volontiers à rebours d’une société qui se nourrit de projets incessants et de projections vers l’avenir, tu aspires pour l’heure à te reposer et à mettre un peu d’ordre dans tes pénates comme dans ta tête.
J’ai souhaité marquer ce passage à la retraite en t’offrant un livre. Et quoi de mieux que l’ouvrage « La vie est belle » du stoïcien Sénèque ? Lui qui urge les hommes, sans cesse affairés dans de multiples et futiles activités, de retrouver la voie d’un loisir authentique. Un temps fait d’ouverture et de disponibilité à la sagesse véritable, loin des efforts de quantification et de maximisation d’une vie qui passe inexorablement. « Le premier indice d’une âme bien équilibrée est, selon moi, de savoir se fixer et séjourner avec soi » écrit Sénèque dans ses « Lettres à Lucilius ». Une approche que tu sembles avoir fait tienne. Prometteur.
Johan Rochel
www.chroniques.ch
Faut-il pour autant verser une larme et faire le vœu d'un retour au bon vieux temps ? Je n’aime guère cette triste rengaine. Mais à quoi bon le nier ? C’est un modèle qui passe, ouvrant vers un avenir encore incertain, dont on ne sait s’il amènera des temps aussi dorés que ceux de ta génération. Comme tous les bouleversements d’un ordre établi , il ne manque de provoquer ce petit pincement au cœur si caractéristique.
Passé les souhaits de bonheur et les plaisanteries entendus, la retraite, toute de potentialités, a quelque chose d’effrayant. L’angoisse d’une nouvelle page. Mais celle-ci ne serait pas tout à fait blanche, tant l’ambiance générale semble être aux retraités hyperactifs : sportifs confirmés, bricoleurs assidus, généreux mécènes de leur temps pour la collectivité et grands-parents attendris devant la génération montante pour les quelques heures restantes. Volontiers à rebours d’une société qui se nourrit de projets incessants et de projections vers l’avenir, tu aspires pour l’heure à te reposer et à mettre un peu d’ordre dans tes pénates comme dans ta tête.
J’ai souhaité marquer ce passage à la retraite en t’offrant un livre. Et quoi de mieux que l’ouvrage « La vie est belle » du stoïcien Sénèque ? Lui qui urge les hommes, sans cesse affairés dans de multiples et futiles activités, de retrouver la voie d’un loisir authentique. Un temps fait d’ouverture et de disponibilité à la sagesse véritable, loin des efforts de quantification et de maximisation d’une vie qui passe inexorablement. « Le premier indice d’une âme bien équilibrée est, selon moi, de savoir se fixer et séjourner avec soi » écrit Sénèque dans ses « Lettres à Lucilius ». Une approche que tu sembles avoir fait tienne. Prometteur.
Johan Rochel
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jeudi 4 février 2010
Drôles de libéraux-radicaux
Descendue du ciel de la Berne fédérale, la fameuse analyse Vox est venue éclairer les esprits sur le « pourquoi » de l’adoption du texte anti-minaret. Les résultats furent traités avec une diligence presque suspecte. Beaucoup s’attendaient à des platitudes et ils ne furent pas déçus. Les femmes de gauche furent pardonnées, le clivage gauche-droite bétonné et l’institut GFS de Claude Longchamp crucifié. L’homme au nœud papillon a beau se démener, même les sacro-saintes analyses Vox n’échappent pas à quelques critiques méthodologiques sérieuses.
Mais le fait le plus surprenant est ailleurs : 60% des personnes se disant d’obédience libérale-radicale ont glissé un oui dans l’urne. On peut contester les détails, mais la tendance générale est claire. C’est notamment plus que les PDC, dont on redoutait pourtant le vote quasi identitaire autour de la place de la religion dans la cité.
La question peut paraître abrupte, elle n’en est pas moins essentielle : est-il compatible de se réclamer du libéralisme des Radicaux tout en soutenant une initiative comme celle de l’UDC ? Le fait que le parti libéral-radical ait opéré, lentement mais néanmoins sûrement, un glissement vers la droite peut être discuté, soupesé et certainement regretté. La question qui se pose dans le contexte des minarets est toutefois plus fondamentale : la ligne rouge n’a-t-elle pas été franchie par tous ces « Libéraux-Radicaux » ayant choisi la discrimination et le populisme des peurs plutôt qu’un discours raisonné et imprégné des valeurs du libéralisme politique ?
De manière fondamentale, le libéralisme politique se caractérise par une position que l’on dira « positive » vis-à-vis de l’Autre. A défaut de pouvoir montrer qu’une personne représente un danger pour la communauté, cette personne doit être traitée avec égards. Outre son caractère ouvert sur le monde et sur la différence de l’Autre, cette individualisation a pour effet immédiat de rendre illégitime toute discrimination envers un groupe de personnes.
Ce postulat appelle également une politique marquée par la responsabilité et le bon sens. Les décisions se prennent sur une base concertée, à l’aune d’arguments rationnels et bien établis. Il s’agit là de principes fondamentaux et non négociables pour quiconque souhaite s’inscrire dans l’histoire intellectuelle du libéralisme politique. Pour les autres, un changement radical s’impose certainement.
Johan Rochel
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Mais le fait le plus surprenant est ailleurs : 60% des personnes se disant d’obédience libérale-radicale ont glissé un oui dans l’urne. On peut contester les détails, mais la tendance générale est claire. C’est notamment plus que les PDC, dont on redoutait pourtant le vote quasi identitaire autour de la place de la religion dans la cité.
La question peut paraître abrupte, elle n’en est pas moins essentielle : est-il compatible de se réclamer du libéralisme des Radicaux tout en soutenant une initiative comme celle de l’UDC ? Le fait que le parti libéral-radical ait opéré, lentement mais néanmoins sûrement, un glissement vers la droite peut être discuté, soupesé et certainement regretté. La question qui se pose dans le contexte des minarets est toutefois plus fondamentale : la ligne rouge n’a-t-elle pas été franchie par tous ces « Libéraux-Radicaux » ayant choisi la discrimination et le populisme des peurs plutôt qu’un discours raisonné et imprégné des valeurs du libéralisme politique ?
De manière fondamentale, le libéralisme politique se caractérise par une position que l’on dira « positive » vis-à-vis de l’Autre. A défaut de pouvoir montrer qu’une personne représente un danger pour la communauté, cette personne doit être traitée avec égards. Outre son caractère ouvert sur le monde et sur la différence de l’Autre, cette individualisation a pour effet immédiat de rendre illégitime toute discrimination envers un groupe de personnes.
Ce postulat appelle également une politique marquée par la responsabilité et le bon sens. Les décisions se prennent sur une base concertée, à l’aune d’arguments rationnels et bien établis. Il s’agit là de principes fondamentaux et non négociables pour quiconque souhaite s’inscrire dans l’histoire intellectuelle du libéralisme politique. Pour les autres, un changement radical s’impose certainement.
Johan Rochel
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lundi 25 janvier 2010
La parabole d’Augustin: conte moral des temps modernes
Augustin est un citoyen heureux. Après une vie de labeur, il a décidé d’investir toutes ses économies dans une Bugatti de collection. Après cet achat, il vivra chichement. Mais que lui importe, une belle retraite s’annonce !
Alors qu’il s’arrête devant une voie de chemin de fer, Augustin se retrouve frappé par le sort. Il aperçoit un enfant inconnu dont le pied est coincé entre les rails. Alors qu’une locomotive pointe à l’horizon, Augustin doit agir vite : s’il précipite sa précieuse Bugatti sur les voies, il pourra sauver l’enfant en faisant dérailler la locomotive. S’il ne fait rien, l’enfant mourra. Que faire ?
Il y a fort à parier que la majorité d’entre vous, chers lecteurs, choisiraient de précipiter la Bugatti sur les voies. L’intérêt de la parabole d’Augustin, aussi exceptionnelle que puisse paraître son histoire, est en fait d‘interroger nos choix moraux quotidiens. Car en transformant quelques traits de l’histoire, la situation d’Augustin est clairement la nôtre. Les causes de la terrible mortalité enfantine sont connues et des efforts simples et ciblés pourraient déplacer des montagnes (eau potable, malnutrition, accès à des vaccins). A notre manière, via un simple don, nous pouvons mettre notre Bugatti sur les voies (notre «luxe») et sauver des vies.
Nombre d’entre vous tenteront de refuser cette conclusion en invoquant principalement trois arguments.
Premièrement, l’efficacité des dons peut être remise en cause. Je concède volontiers pertes et gaspillages. Cela n’empêche pas qu’une aide substantielle pourrait être délivrée avec la somme restante. De plus, l’incertitude quant aux résultats ne nous libère pas du devoir moral d’entreprendre une action sous-optimale. En admettant que le sacrifice de la Bugatti ne parvienne pas à tous les coups à sauver l’enfant, Augustin serait-il libéré de son devoir de tenter le coup ?
Deuxièmement, il est clair que les dons – tout comme le sacrifice d’Augustin – ne permettent pas de résoudre tous les problèmes. En ce sens, ils sont à concevoir en parallèle d’autres actions agissant sur les structures qui conditionnent une pauvreté endémique (par ex. lutte contre la corruption).
Troisièmement, l’histoire d’Augustin semble exiger de nous une sorte de perfection morale : tant que des enfants meurent sans raison, nous devons agir, quitte à ne garder que le minimum pour vivre décemment. Il n’est toutefois pas besoin de pousser l’argument jusqu’à ses extrêmes. Nous sommes tous dans la situation d’Augustin et, à défaut d’une Bugatti, nous avons tous les moyens de donner une part négligeable de notre fortune. Qu’attendons-nous ?
Pour réagir, www.chroniques.ch
Johan Rochel
Alors qu’il s’arrête devant une voie de chemin de fer, Augustin se retrouve frappé par le sort. Il aperçoit un enfant inconnu dont le pied est coincé entre les rails. Alors qu’une locomotive pointe à l’horizon, Augustin doit agir vite : s’il précipite sa précieuse Bugatti sur les voies, il pourra sauver l’enfant en faisant dérailler la locomotive. S’il ne fait rien, l’enfant mourra. Que faire ?
Il y a fort à parier que la majorité d’entre vous, chers lecteurs, choisiraient de précipiter la Bugatti sur les voies. L’intérêt de la parabole d’Augustin, aussi exceptionnelle que puisse paraître son histoire, est en fait d‘interroger nos choix moraux quotidiens. Car en transformant quelques traits de l’histoire, la situation d’Augustin est clairement la nôtre. Les causes de la terrible mortalité enfantine sont connues et des efforts simples et ciblés pourraient déplacer des montagnes (eau potable, malnutrition, accès à des vaccins). A notre manière, via un simple don, nous pouvons mettre notre Bugatti sur les voies (notre «luxe») et sauver des vies.
Nombre d’entre vous tenteront de refuser cette conclusion en invoquant principalement trois arguments.
Premièrement, l’efficacité des dons peut être remise en cause. Je concède volontiers pertes et gaspillages. Cela n’empêche pas qu’une aide substantielle pourrait être délivrée avec la somme restante. De plus, l’incertitude quant aux résultats ne nous libère pas du devoir moral d’entreprendre une action sous-optimale. En admettant que le sacrifice de la Bugatti ne parvienne pas à tous les coups à sauver l’enfant, Augustin serait-il libéré de son devoir de tenter le coup ?
Deuxièmement, il est clair que les dons – tout comme le sacrifice d’Augustin – ne permettent pas de résoudre tous les problèmes. En ce sens, ils sont à concevoir en parallèle d’autres actions agissant sur les structures qui conditionnent une pauvreté endémique (par ex. lutte contre la corruption).
Troisièmement, l’histoire d’Augustin semble exiger de nous une sorte de perfection morale : tant que des enfants meurent sans raison, nous devons agir, quitte à ne garder que le minimum pour vivre décemment. Il n’est toutefois pas besoin de pousser l’argument jusqu’à ses extrêmes. Nous sommes tous dans la situation d’Augustin et, à défaut d’une Bugatti, nous avons tous les moyens de donner une part négligeable de notre fortune. Qu’attendons-nous ?
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vendredi 15 janvier 2010
Lettre ouverte à mon ami croyant
Il y a peu, attablés au café, nous discutions des inquiétantes affiches grand-format de l’Agence pour Christ. Nous dissertions de cet étrange prosélytisme fait de citations bibliques et de paternalisme patenté. Au rythme si particulier d’une dispute menée par deux amis, la conversation prit une nouvelle tournure. Tu défendais l’idée qu’il était plus difficile d’être croyant que de mener une vie sans Dieu. Je n’étais pas d’accord, mais je crois maintenant comprendre ce que tu voulais dire.
En effet, certains évènements éclairent le Très-Haut d’une lumière si suspicieuse que la foi en devient difficile. Je t’accorde que croire en un Dieu bienveillant et omnipotent dans le monde qui nous entoure n’est pas aisé. Le dogme du péché originel ne répond pas à tous les doutes que fait surgir un tremblement monstrueux détruisant en une seconde des milliers de vies humaines, parmi elles beaucoup d’enfants innocents. L’illustre histoire de Job suffit-elle à calmer des doutes si profonds ?
Tu étais prêt à l’accepter : la foi semble exiger de placer sa confiance dans un Dieu lointain et absent. Quitte à mettre la raison en berne et à réaliser ce saut vers l’incroyable, là où bienveillance et béatitude attendent les hommes de bonne volonté.
Nous recommandions des cafés et je n’étais toujours pas d’accord. Rédemption, vie éternelle et promesses de bonheur pour l’autre monde : ces réponses divines ressemblaient étrangement aux réponses trop humaines que l’on donnerait à des questions trop humaines. Plus que jamais décidé à me méfier des invitations où la raison n’a pas sa place, je te dessinais un monde sans fard et sans promesses douteuses, soient-elles divines. Je t’esquissais une action humaine qui rappelait la tâche infinie d’un Sisyphe qu’il fallait imaginer heureux. Lui pousse sans relâche son rocher. Et si nous, nous étions condamnés à tenter de donner du sens à un monde profondément absurde ?
Les gens virevoltaient à travers le café et les bribes de conversation des tables voisines formaient pour nous un agréable cocon. Pour moi pas de doute, il est plus ardu de vivre sans Dieu. Face au deuil d’une personne aimée, à la mort injuste de milliers d’innocents et l’abîme de notre propre plongée dans le néant, il ne reste que l’absurde, indépassable. La tâche n’est pas facile, mais quelle belle aventure à la hauteur d’hommes libres.
Johan Rochel
www.chroniques.ch
En effet, certains évènements éclairent le Très-Haut d’une lumière si suspicieuse que la foi en devient difficile. Je t’accorde que croire en un Dieu bienveillant et omnipotent dans le monde qui nous entoure n’est pas aisé. Le dogme du péché originel ne répond pas à tous les doutes que fait surgir un tremblement monstrueux détruisant en une seconde des milliers de vies humaines, parmi elles beaucoup d’enfants innocents. L’illustre histoire de Job suffit-elle à calmer des doutes si profonds ?
Tu étais prêt à l’accepter : la foi semble exiger de placer sa confiance dans un Dieu lointain et absent. Quitte à mettre la raison en berne et à réaliser ce saut vers l’incroyable, là où bienveillance et béatitude attendent les hommes de bonne volonté.
Nous recommandions des cafés et je n’étais toujours pas d’accord. Rédemption, vie éternelle et promesses de bonheur pour l’autre monde : ces réponses divines ressemblaient étrangement aux réponses trop humaines que l’on donnerait à des questions trop humaines. Plus que jamais décidé à me méfier des invitations où la raison n’a pas sa place, je te dessinais un monde sans fard et sans promesses douteuses, soient-elles divines. Je t’esquissais une action humaine qui rappelait la tâche infinie d’un Sisyphe qu’il fallait imaginer heureux. Lui pousse sans relâche son rocher. Et si nous, nous étions condamnés à tenter de donner du sens à un monde profondément absurde ?
Les gens virevoltaient à travers le café et les bribes de conversation des tables voisines formaient pour nous un agréable cocon. Pour moi pas de doute, il est plus ardu de vivre sans Dieu. Face au deuil d’une personne aimée, à la mort injuste de milliers d’innocents et l’abîme de notre propre plongée dans le néant, il ne reste que l’absurde, indépassable. La tâche n’est pas facile, mais quelle belle aventure à la hauteur d’hommes libres.
Johan Rochel
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mercredi 6 janvier 2010
Lire Mandela à Téhéran
800 pages d’un concentré de vie à lire d’une traite pour entamer 2010. Du jeune étudiant noir faisant face aux injustices de l’Apartheid au dirigeant élu lors des premières élections démocratiques d’Afrique du Sud, la vie de Nelson Mandela est synonyme d’un des plus grands combats de libération du 20e siècle. Intitulée sobrement « Un long chemin vers la liberté », son autobiographie retrace le parcours incroyable de l’homme, éclairant d’un jour nouveau le mythe Mandela. Sur fond de tempête historique, on découvre alors l’autoportrait sans complaisance d’un politicien tiraillé, d’un prisonnier politique enfermé durant presque 30 ans et d’un père de famille négligeant.
Outre l’évocation particulièrement prenante d’une époque si différente et si proche à la fois, les réflexions de Mandela sur la lutte contre un Etat profondément injuste résonnent dans l’actualité. Alors que la théocratie iranienne tente d’écraser le vert de l’espérance, un coup d’œil vers Téhéran suffira à s’en convaincre.
Selon ses propres dires, Mandela fut un non-violent convaincu. A travers le Congrès national africain, il organisa quantités de manifestations non-violentes : grèves diverses, résistance passive, campagne de non-respect de certaines lois. Mandela ne fut toutefois pas un non-violent au sens de Gandhi ou de Luther King, qui prônaient la non-violence comme principe fondamental et indépassable de l’action politique. Pour Mandela, la non-violence ne fut qu’une stratégie au service de l’élimination de l’Apartheid.
Au regard des évènements iraniens, la pensée de Mandela est particulièrement féconde. Selon lui, c’est le régime en place qui dicte les conditions de lutte de l’opposition. Si le régime écrase sans pitié des manifestations non-violentes et tente d’interdire toute expression populaire, la non-violence disparaît des options viables du simple fait de son impossibilité pratique.
Durant plusieurs décennies, le régime sud-africain étouffa toutes tentatives d’émancipation non-violente, en recourant aux assignations à domicile puis aux emprisonnements arbitraires des leaders noirs et à une interdiction de réunion publique de plus de deux personnes. Par là-même, il condamna de facto les stratégies non-violentes, poussant l’opposition vers la lutte armée et violente. A observer de loin les évènements de Téhéran, on se prend à voir l’application parfaite des thèses de Mandela. Plus que jamais, c’est le régime des ayatollahs qui dicte les conditions de l’opposition, en rendant impossible toute manifestation pacifiste et en bloquant tout processus de changement sociétal.
Johan Rochel
www.chroniques.ch
Outre l’évocation particulièrement prenante d’une époque si différente et si proche à la fois, les réflexions de Mandela sur la lutte contre un Etat profondément injuste résonnent dans l’actualité. Alors que la théocratie iranienne tente d’écraser le vert de l’espérance, un coup d’œil vers Téhéran suffira à s’en convaincre.
Selon ses propres dires, Mandela fut un non-violent convaincu. A travers le Congrès national africain, il organisa quantités de manifestations non-violentes : grèves diverses, résistance passive, campagne de non-respect de certaines lois. Mandela ne fut toutefois pas un non-violent au sens de Gandhi ou de Luther King, qui prônaient la non-violence comme principe fondamental et indépassable de l’action politique. Pour Mandela, la non-violence ne fut qu’une stratégie au service de l’élimination de l’Apartheid.
Au regard des évènements iraniens, la pensée de Mandela est particulièrement féconde. Selon lui, c’est le régime en place qui dicte les conditions de lutte de l’opposition. Si le régime écrase sans pitié des manifestations non-violentes et tente d’interdire toute expression populaire, la non-violence disparaît des options viables du simple fait de son impossibilité pratique.
Durant plusieurs décennies, le régime sud-africain étouffa toutes tentatives d’émancipation non-violente, en recourant aux assignations à domicile puis aux emprisonnements arbitraires des leaders noirs et à une interdiction de réunion publique de plus de deux personnes. Par là-même, il condamna de facto les stratégies non-violentes, poussant l’opposition vers la lutte armée et violente. A observer de loin les évènements de Téhéran, on se prend à voir l’application parfaite des thèses de Mandela. Plus que jamais, c’est le régime des ayatollahs qui dicte les conditions de l’opposition, en rendant impossible toute manifestation pacifiste et en bloquant tout processus de changement sociétal.
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