Depuis bientôt deux mois, le Château de Monthey accueille un artiste québécois en résidence. Le programme de soutien - mis sur pied par le canton du Valais et la commune de Monthey - permet à un artiste avec une oeuvre à portée "sociale" de séjourner dans le Chablais pour une durée de 4 mois.
L'habitant actuel du Château montheysan s'appelle Martin Ferron. Un Québécois à l'oeuvre artistique teintée d'engagement social, intéressé par les questions de société les plus diverses et par les défis environnementaux.
Outre le contenu de son oeuvre, sa personnalité d'artiste tranche avec le politiquement correct de certains chanteurs. D'ailleurs, le Québécois ne mâche pas ses mots face à une industrie culturelle parfois complaisante, fabrique de stars à la petite semaine. Sur la scène des Star Academy et autres productions de starlettes à la chaîne, les artistes naissent, chantent et disparaissent comme autant d’éphémères.
La vision sans compromis d’un artiste engagé telle que défendue par le Québécois du Château montheysan tranche avec ces divertissements sans grande profondeur. L’artiste se doit de proposer une analyse pertinente et une critique sérieuse de sa société. Son rôle social se comprend surtout à travers sa capacité à provoquer l’interrogation, à montrer sous une lumière différente les détails du quotidien mais aussi à remettre en question les structures plus profondes du monde où il évolue. Cette vision de l’art replace le créateur et sa création au centre de la polis et les transforme en véritables acteurs de la vie en société.
Cette vision n’est pas nouvelle, mais, aujourd’hui, elle ne semble pas correspondre à ce qui est attendu de l’artiste comme personnalité publique. Sur les plateaux télé, il est invité pour la promotion de son dernier opus. Une chanson, quelques questions d’ordre personnel, puis, en tenant le CD du chanteur bien haut face à la caméra, l’animateur bien attentionné mentionnera les dates de la tournée. Trois petits tours et puis s’en vont : par ici les coulisses. On me reprochera un style caricatural. Mais mes détracteurs ne pourront manquer de remarquer que les émissions où l’artiste est invité pour lui-même, pour ses positions politiques, ses idéaux, ses critiques ne sont pas légions.
Et pourtant, le contenu de la création, mais également la personnalité de l’artiste, sont d’une importance absolument primordiale. En usant du vecteur puissant de la beauté, l’artiste ouvre une fenêtre sur un monde différent. Ses créations sont une invitation à l’évasion. Durant ce moment bref et infini à la fois, il nous emmène dans une réalité nouvelle et percutante.
Johan Rochel
www.chroniques.ch
mercredi 20 mai 2009
samedi 9 mai 2009
A travers la Suisse primitive
La proposition sonne peut-être peu exotique : profiter d’un week-end pour s’en aller découvrir la Suisse primitive. Le temps de boucler quelques bagages…Et l’aventure semble commencer par cet étrange terme. Primitive, comme pour dire tantôt la naissance fantasmée d’un destin suisse, plus tard sanctifié par le credo du Sonderfall, ou tantôt pour capturer un esprit suisse fugace, fondement de ce que Kaspar Williger appelle une « nation de volonté » dans son dernier opus.
En embrassant le canton d’Obwald depuis le col du Brünnig, on se sent comme aspiré vers la beauté légèrement inquiétante du lac des Quatre-Cantons. La Suisse dans ses clichés les plus purs et les plus fondateurs, entre goût du bien ordonné, de la tranquillité et d’un conservatisme politique déroutant l’étranger.
Mais cette terre envoûtante ne saurait se réduire à ces poncifs. Depuis des siècles, les héros de notre imaginaire national vivent dans ces contrées. Le pas hésitant, on retourne aux sources, comme auprès des siens le temps d’un court périple. Du Winkelried de Stans au Guillaume Tell d’Altdorf, nombreux sont les mythes fondateurs de notre confédération qui trouvent là-bas un décor fabuleux.
Mais c’est la petite prairie du Grütli, à peine visible depuis les bords du lac, qui concentre en elle toutes les projections d’un peuple. Ce serait mentir que de nier toute émotion à l’approche de cet endroit paisible, comme enfermé dans un monde de verticalité, reliant ciel et lac. En bateau au départ de Brunnen, la rencontre se fait tout en douceur. Quelques animaux et un drapeau à croix blanche accueillent les visiteurs du jour. Sur place, le cérémonial cède sa place à une retenue tout helvétique. D’ailleurs, l’unique petit musée est fermé pour cause de rénovation.
Défiant les vagues du lac, le monument dédié au poète allemand Schiller rappelle que l’endroit est célèbre seulement depuis le 19è siècle. En des temps où le sentiment national naissant et peu sûr immortalisa un pacte de collaboration régionale jusqu’alors inconnu en certificat de naissance de la Confédération. Qui d’ailleurs n’a pas confondu les vers romantiques de Schiller avec le texte original ? « Et nous serons un peuple de frères, que nul malheur et nul danger ne séparera… »
Face à nous, l’autoroute menant à Andermatt et au Gothard rappelle également l’importance stratégique de cette région. Voie escarpée vers les pays reculés du Valais ou des Grisons, mais surtout voie royale vers le Sud. Levant les yeux au ciel, dans un vertigineux mouvement d’élévation, la conclusion apparaît soudaine et inévitable : nous sommes ici au cœur de l’Europe, à la croisée des chemins historiques et du destin d’un peuple.
Johan Rochel
www.chroniques.ch
En embrassant le canton d’Obwald depuis le col du Brünnig, on se sent comme aspiré vers la beauté légèrement inquiétante du lac des Quatre-Cantons. La Suisse dans ses clichés les plus purs et les plus fondateurs, entre goût du bien ordonné, de la tranquillité et d’un conservatisme politique déroutant l’étranger.
Mais cette terre envoûtante ne saurait se réduire à ces poncifs. Depuis des siècles, les héros de notre imaginaire national vivent dans ces contrées. Le pas hésitant, on retourne aux sources, comme auprès des siens le temps d’un court périple. Du Winkelried de Stans au Guillaume Tell d’Altdorf, nombreux sont les mythes fondateurs de notre confédération qui trouvent là-bas un décor fabuleux.
Mais c’est la petite prairie du Grütli, à peine visible depuis les bords du lac, qui concentre en elle toutes les projections d’un peuple. Ce serait mentir que de nier toute émotion à l’approche de cet endroit paisible, comme enfermé dans un monde de verticalité, reliant ciel et lac. En bateau au départ de Brunnen, la rencontre se fait tout en douceur. Quelques animaux et un drapeau à croix blanche accueillent les visiteurs du jour. Sur place, le cérémonial cède sa place à une retenue tout helvétique. D’ailleurs, l’unique petit musée est fermé pour cause de rénovation.
Défiant les vagues du lac, le monument dédié au poète allemand Schiller rappelle que l’endroit est célèbre seulement depuis le 19è siècle. En des temps où le sentiment national naissant et peu sûr immortalisa un pacte de collaboration régionale jusqu’alors inconnu en certificat de naissance de la Confédération. Qui d’ailleurs n’a pas confondu les vers romantiques de Schiller avec le texte original ? « Et nous serons un peuple de frères, que nul malheur et nul danger ne séparera… »
Face à nous, l’autoroute menant à Andermatt et au Gothard rappelle également l’importance stratégique de cette région. Voie escarpée vers les pays reculés du Valais ou des Grisons, mais surtout voie royale vers le Sud. Levant les yeux au ciel, dans un vertigineux mouvement d’élévation, la conclusion apparaît soudaine et inévitable : nous sommes ici au cœur de l’Europe, à la croisée des chemins historiques et du destin d’un peuple.
Johan Rochel
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vendredi 1 mai 2009
De l’éthique dans l’économie
Article paru dans Le Temps (1er mail 2009)
Dans les différents discours qui accompagnent, de près ou de loin, la crise économique mondiale, une oreille attentive ne peut ignorer la référence régulière faite à la nécessité de remettre de l’éthique dans les pratiques économiques. De grands chefs d’Etat ont sorti les formules chocs pour l’occasion. « Il faut moraliser le capitalisme », s’est ainsi exclamé Nicolas Sarkozy. Sous la pression de l’opinion publique, de grands patrons de banques ont rendu leur bonus (Ospel) alors que de hauts fonctionnaires ont fait leur mea culpa (Greenspan). Mais s’est-on interrogé plus précisément sur les liens qu’entretiennent éthique et économie ? Le prêchi-prêcha ambiant semble attribuer un rôle bien spécifique à l’éthique, passant sous silence l’existence d’un lien plus fondamental.
L’invocation de l’éthique dans l’actualité se concentre sur une idée générale: rendre effective l’application des normes que se doivent de respecter des acteurs économiques lorsqu’ils interagissent. C’est ce qu’on appelle l’éthique des affaires (business ethics). Ce premier rôle peut se décliner sous de multiples attributs : sensibiliser les décideurs à la responsabilité sociale de l’entreprise (CSR), établir des critères de justice dans les rapports entre grands et petits actionnaires, responsabiliser le gérant lorsqu’il investit l’argent de son client, tenter d’établir une rémunération plus juste.
Ce rôle de l’éthique comme ensemble de règles de conduite est certainement important. Néanmoins, il est essentiel de rappeler, afin de mettre en perspective le discours actuel, que cette éthique des affaires ne constitue pas le seul rôle de l’éthique dans l’économie. Pis, ce premier rôle n’est pas à proprement parler « dans » l’économie : l’éthique des affaires n’est finalement que l’application spécifique des normes de société aux relations entre acteurs économiques. Et ce projet ne va pas sans difficulté, puisque l’éthique des affaires et l’économie sont en effet, par leur finalité, indépendantes l’une de l’autre.
L’économie comme science dépourvue de questionnements éthiques ?
L’éthique est présente à un niveau plus fondamental lorsque l’on s’aperçoit qu’elle est convoquée aussi dans le langage et les concepts employés par les économistes « dans » leur science. Non que cette dimension soit aujourd’hui importante pour résoudre les problèmes gigantesques de la crise. Il s’agit ici simplement de rappeler que des questionnements éthiques, qu’on le veuille ou non, se trouvent au cœur de la science économique en tant qu’ils influent les données économiques. On ne parle plus ici des règles de conduites des acteurs d’une entreprise, mais de l’intrusion d’évaluations et de jugements moraux dans les modèles que les économistes élaborent et implémentent. Cet autre rôle de l’éthique dans l’économie est contesté voire ignoré dans la branche, parce que nombre d’économistes ne tolèrent pas cette intrusion d’éléments normatifs dans une discipline qu’ils voudraient fondée exclusivement sur des faits et des calculs (une économie purement positive).
Partons d’un cas concret: dans un mémo datant de 1991 et adressé à quelques collaborateurs, Larry Summers, aujourd’hui membre de l’équipe d’experts économiques du gouvernement Obama, à cette époque économiste en chef de la Banque Mondiale, se demande s’il ne vaudrait pas mieux transférer les déchets des industries polluantes occidentales vers les pays les moins avancés (PMA)[1]. Summers connaît parfaitement la logique qui consiste à baser les décisions économiques sur une évaluation des conséquences des différentes alternatives sur le bien-être des individus – identifié à la satisfaction des préférences (l’approche welfariste). Suivant cette logique, il apparaît clairement que le transfert des déchets vers les pays les moins développés est la meilleure des alternatives. Pourquoi ? Parce que les PMA – leurs dirigeants et citoyens, considérés comme des individus rationnels et bien informées – accepteraient délibérément de recevoir ces déchets contre une compensation qui serait moindre que le coût que ce que les pays développés – eux aussi considérés comme informés et rationnels – seraient d’accord de prendre en charge pour traiter les déchets de pollution. Les compensations versées aux PMA pourraient par exemple se traduire par l’augmentation de postes de travail. En d’autres termes, suivant cette logique, tout le monde y gagne – ou plutôt, au moins une des parties est gagnante par rapport au statu quo initial. Dans le langage technique des économistes, ce modèle est dit pareto-optimal.
À première vue, cette logique paraît exclure tout questionnement éthique. Pourtant, il n’en est rien. Dans cet exemple, l’approche welfariste qui consiste à comparer les différentes alternatives en termes de conséquences sur le bien-être des individus peut très bien inclure dans sa balance les exigences éthiques des individus des PMA concernant le transfert de pollution. Après tout, les exigences éthiques dans les PMA comme dans les pays développés sont des préférences individuelles comme des autres et peuvent figurer en bonne place dans le calcul des coûts de l’opération de Summers. Si elles sont prises en compte dans le calcul global et s’avèrent confirmer le calcul de Summers, alors même l’économiste soucieux d’éthique devra accepter cette situation. Vraiment ?
C’est ici que se situe le noeud du problème : les exigences éthiques prises en compte dans le calcul sont des informations censées refléter les préférences des individus affectés par le transfert. Mais il va de soi qu’un Angolais n’a pas les mêmes exigences environnementales qu’un Suédois. Plus généralement, le seuil d’exigence éthique – comme celui d’accepter des déchets polluants pour gagner un poste de travail – sera bien plus bas chez l’Angolais que chez le Suédois. Autrement dit, la logique de Summers est valide dans le monde tel qu’il est – avec les disparités et les inégalités que l’histoire a léguées – mais non dans le monde tel qu’il pourrait être, un monde où l’économie devrait reconnaître et prendre en compte l’existence de normes éthiques (et non comme de simples faits considérés à titre de préférences individuelles). Le bien-être total des individus sera peut-être augmenté une fois le transfert effectué, cela ne signifie nullement qu’il soit équitable. Que serait un échange équitable ? C’est ici que l’économiste et le philosophe doivent commencer à dialoguer.
Alain Zysset
Johan Rochel
=> Cet article est paru dans la rubrique "Invité" du cahier Economie du journal Le Temps, le vendredi 1er mai 2009.
Il peut être consulté à cette adresse:http://www.letemps.ch/Page/Uuid/1fa56cd8-35c7-11de-8e96-08bee2564481%7C0
[1] L’exemple est donné par Hausman et McPherson (2006)
[1] L’exemple est donné par Hausman et McPherson (2006)
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philosophie politique
lundi 20 avril 2009
Et si tout cela ne coûtait rien ?
Dans nos trains, sur nos sols et dans nos habitudes, les journaux gratuits se sont solidement implantés. Au quotidien, nous feuilletons ces pages colorées et (parfois) distrayantes. En parallèle, notre connectivité devenue permanente aux milliers de pages du net – via laptop, natel et autre Iphone - nous offre également un accès à un flot à peine concevable d’informations. Outre leur facilité d’accès, quel point commun partagent ces deux sources de connaissances ?
La réponse n’a rien de renversant : les deux sont gratuites. Et que cette réponse ne surprenne pas le lecteur – au pire, elle pourrait même le décevoir vu son manque d’originalité – est symptomatique d’une impression selon laquelle l’information ne se payerait plus. Le corollaire de cette impression est tout trouvé : l’envie de ne plus débourser pour s’informer.
Et cette réaction n’est pas dénuée de fondement. Les grands journaux d’ici et d’ailleurs (Le Temps, la NZZ ou encore le New-York Times par exemple) ont rendu l’accès à leurs colonnes entièrement gratuit. Moyennant une simple inscription, on découvre en quelques clics le travail des meilleurs journalistes et éditorialistes que compte ce petit monde.
Cette impression de gratuité semble être à la base d’un cercle malsain. Puisque les gens ne sont plus prêts à payer pour une information de qualité, les journaux format papier se retrouvent sous une forte pression et, à terme, la survie de certains d’entre eux pourrait s’avérer compromise.
Le risque est grand de voir le débat s’enliser entre pourfendeurs des gratuits et consommateurs quotidiens du « Bleu ». La question n’est pas d’être pour ou contre les gratuits. Bien plus fondamentalement, il en va de la définition d’une information de qualité, à mon sens synonyme de travail journalistique et éditorial appliqué, capable de rendre la réalité dans ses nuances et finesses. Tout à l’inverse des gratuits, qui ne transmettent qu’une information brute, incapable de poser les bases d’un débat public.
Cette question de qualité amène à se demander quel genre d’information nous souhaitons. Puis, dans un deuxième temps, de poser la question du genre d’information dont une démocratie vivante et solide a besoin. Une fois en possession de réponses satisfaisantes à ces quelques interrogations de base, nous pourrons nous tourner vers la question qui fâche : quel prix sommes-nous prêts à payer pour cette qualité d’information ?
Aux Etats-Unis, le débat public autour de ces questions est engagé depuis plusieurs années déjà. Qu’attendons-nous ?
Johan Rochel
www.chroniques.ch
Johan Rochel
www.chroniques.ch
mardi 7 avril 2009
Le Pape et le monde (non) idéal
Beaucoup d’encre a coulé suite aux propos du Pape sur le préservatif. Il y a donc quelque chose d’un peu présomptueux à ajouter une énième chronique à ce flot quasi unanime de critiques. Si la présente carte blanche devait apporter une analyse marquée d’un brin d’originalité, sont but serait atteint.
Les philosophes, férus de théories vibrantes, ont développé une réflexion autour du problème où semblent s’être empêtrés les propos du Saint-Père. D’un coté, il convient de développer des principes et des théories morales pour un monde idéal, c’est-à-dire un monde doté de suffisamment de ressources, où tous les individus respectent parfaitement les principes proposés par les philosophes bien intentionnés. En d’autres mots, des principes parfaits pour des citoyens parfaitement à l’écoute.
D’un autre côté, les philosophes tentent de s’approcher de la réalité en développant des théories pour un monde non idéal. Dans ce monde, les individus ne respectent qu’imparfaitement les principes proposés.
A titre d’exemple, imaginons le principe moral suivant : chacun doit se comporter en prenant en compte son prochain. Dans un monde idéal, tous respecteraient parfaitement ce principe. Dans le monde non idéal, chacun se comporterait ainsi jusqu’à un certain point, puis deviendrait égoïste.
Le monde idéal a pour mission de « montrer le chemin ». Il indique à quoi ressemblerait une société respectant certains principes et s’interroge sur la viabilité et l’intérêt d’une telle société. Sa portée est donc essentiellement critique. Par contre, le monde non idéal est plus proche des réalités : il permet de formuler des propositions concrètes, applicables à la réalité telle que nous la connaissons.
Venons en au Pape. En affirmant que le préservatif n’est pas une solution et qu’un rigoureux mélange d’abstinence et de fidélité serait à même de résoudre le problème du sida en Afrique, le Saint-Père inscrit ses propos dans un monde idéal. Il formule des principes qui sont cohérents et fonctionnels dans un monde parfait où chacun les respecterait à la lettre. Comme expliqué auparavant, ces principes ont toutefois une vertu essentiellement critique, en ce sens qu’ils indiquent dans quelle direction devrait se développer le monde.
Le Pape commet une erreur lorsqu’il transforme ses considérations idéales en recettes pratiques pour un monde non idéal. Il y a confusion des « genres ». Les individus d’Afrique ou d’ailleurs ne respectent pas toujours les principes moraux, ils ne sont pas toujours fidèles et de loin pas abstinents. Formuler des principes pour le monde réel sur des bases entièrement faussées (ou sur des phantasmes, en espérant que les gens deviennent ainsi) conduit à des désastres, diamétralement éloignés du monde idéal que l’on visait au premier lieu.
Cette explication s’inscrit peut-être dans un problème plus vaste. Depuis le début de son règne papal, Joseph Ratzinger semble avoir oublié qu’il n’était plus le docte théologien, professeur d’université redouté, qu’il était avant sa consécration. En tant que Pape, il se doit d’être une figure politique, capable de proposer des solutions adaptées à un monde qu’il peut rêver de transformer en idéal, mais dont les traits fondamentaux restent pour l’heure non idéaux.
Johan Rochel
www.chroniques.ch
Les philosophes, férus de théories vibrantes, ont développé une réflexion autour du problème où semblent s’être empêtrés les propos du Saint-Père. D’un coté, il convient de développer des principes et des théories morales pour un monde idéal, c’est-à-dire un monde doté de suffisamment de ressources, où tous les individus respectent parfaitement les principes proposés par les philosophes bien intentionnés. En d’autres mots, des principes parfaits pour des citoyens parfaitement à l’écoute.
D’un autre côté, les philosophes tentent de s’approcher de la réalité en développant des théories pour un monde non idéal. Dans ce monde, les individus ne respectent qu’imparfaitement les principes proposés.
A titre d’exemple, imaginons le principe moral suivant : chacun doit se comporter en prenant en compte son prochain. Dans un monde idéal, tous respecteraient parfaitement ce principe. Dans le monde non idéal, chacun se comporterait ainsi jusqu’à un certain point, puis deviendrait égoïste.
Le monde idéal a pour mission de « montrer le chemin ». Il indique à quoi ressemblerait une société respectant certains principes et s’interroge sur la viabilité et l’intérêt d’une telle société. Sa portée est donc essentiellement critique. Par contre, le monde non idéal est plus proche des réalités : il permet de formuler des propositions concrètes, applicables à la réalité telle que nous la connaissons.
Venons en au Pape. En affirmant que le préservatif n’est pas une solution et qu’un rigoureux mélange d’abstinence et de fidélité serait à même de résoudre le problème du sida en Afrique, le Saint-Père inscrit ses propos dans un monde idéal. Il formule des principes qui sont cohérents et fonctionnels dans un monde parfait où chacun les respecterait à la lettre. Comme expliqué auparavant, ces principes ont toutefois une vertu essentiellement critique, en ce sens qu’ils indiquent dans quelle direction devrait se développer le monde.
Le Pape commet une erreur lorsqu’il transforme ses considérations idéales en recettes pratiques pour un monde non idéal. Il y a confusion des « genres ». Les individus d’Afrique ou d’ailleurs ne respectent pas toujours les principes moraux, ils ne sont pas toujours fidèles et de loin pas abstinents. Formuler des principes pour le monde réel sur des bases entièrement faussées (ou sur des phantasmes, en espérant que les gens deviennent ainsi) conduit à des désastres, diamétralement éloignés du monde idéal que l’on visait au premier lieu.
Cette explication s’inscrit peut-être dans un problème plus vaste. Depuis le début de son règne papal, Joseph Ratzinger semble avoir oublié qu’il n’était plus le docte théologien, professeur d’université redouté, qu’il était avant sa consécration. En tant que Pape, il se doit d’être une figure politique, capable de proposer des solutions adaptées à un monde qu’il peut rêver de transformer en idéal, mais dont les traits fondamentaux restent pour l’heure non idéaux.
Johan Rochel
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jeudi 19 mars 2009
Service civil ou la petite révolution en marche
Poisson mis à part, le 1er avril pourrait bien marquer une petite révolution pour le service militaire en Suisse. En effet, la date marque l’entrée en vigueur des nouvelles dispositions sur le service civil.
Encore souvent confondu avec la protection civile, le service civil reste peu connu en Suisse. Pour les personnes déclarées aptes au service, la possibilité d’un service civil en remplacement de l’armée existe pourtant en Suisse depuis plus d’une dizaine d’années. Il est prévu pour les personnes ayant un conflit de conscience avec l’armée. Les raisons invoquées peuvent être multiples, s’articulant le plus souvent autour d’un refus de tuer et de s’engager dans une structure décrite comme violente.
Pour bien des civilistes toutefois, derrière ces raisons « officielles », c’est le sentiment de pouvoir être plus utile à la société dans d’autres activités qui provoque souvent le souhait de quitter l’armée.
Dès le 1er avril donc, la procédure sera simplifiée drastiquement. Il suffira de signifier, via un simple formulaire, son objection de conscience avec le service militaire. Sans autre forme de discussion, la personne sera affectée au service civil. Le prix à payer ? Un service 1,5 fois plus long que l’armée. Attention toutefois aux faux calculs. La journée du civiliste ne dure, dans bien des affectations, que 8 heures. Au contraire de l'armée, le civiliste n'est pas à disposition 24/24h.
Pour tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans les buts, l’organisation ou la façon de fonctionner de l’armée, c’est l’occasion d’acquitter leur part envers la société selon d’autres voies. Les possibilités sont quasi illimitées, allant des travaux d’archivage et de l'engagement auprès des réfugiés à l’aide aux paysans dans les fermes ou les forêts suisses.
Pour l’armée suisse, c’est une petite révolution, même si on est encore bien loin du libre choix entre armée et service civil, tel que pratiqué en Allemagne notamment. Le nombre de personnes décidant d’intégrer le service civil pourrait augmenter, même si les prévisions à ce sujet restent hasardeuses. Le service civil continue de briller par sa discrétion, restant confiné à quelques 5% des conscrits (env. 13'000 personnes fin 2008).
Cette procédure facilitée va-t-elle diminuer les incitatifs à la fourberie au moment du recrutement, par ex. via de faux certificats de santé ? Les personnes souhaitant éviter à tout prix le service militaire choisiront-elles le service civil ? La qualité et la quantité des opportunités de s’engager pour le bien commun augmenteront-elles ?
L’application de la nouvelle procédure ne tardera pas à apporter des réponses. Une chose est toutefois certaine : le développement du service civil reste dépendant d’une information améliorée. Mais celle-ci restera confidentielle – concurrence trop dangereuse faite à l’armée suisse – jusqu’à ce que la Suisse accepte de s’engager dans un débat de fond sur l’obligation de servir.
=> Plus d'infos: www.zivi.admin.ch
Johan Rochel
www.chroniques.ch
Encore souvent confondu avec la protection civile, le service civil reste peu connu en Suisse. Pour les personnes déclarées aptes au service, la possibilité d’un service civil en remplacement de l’armée existe pourtant en Suisse depuis plus d’une dizaine d’années. Il est prévu pour les personnes ayant un conflit de conscience avec l’armée. Les raisons invoquées peuvent être multiples, s’articulant le plus souvent autour d’un refus de tuer et de s’engager dans une structure décrite comme violente.
Pour bien des civilistes toutefois, derrière ces raisons « officielles », c’est le sentiment de pouvoir être plus utile à la société dans d’autres activités qui provoque souvent le souhait de quitter l’armée.
Dès le 1er avril donc, la procédure sera simplifiée drastiquement. Il suffira de signifier, via un simple formulaire, son objection de conscience avec le service militaire. Sans autre forme de discussion, la personne sera affectée au service civil. Le prix à payer ? Un service 1,5 fois plus long que l’armée. Attention toutefois aux faux calculs. La journée du civiliste ne dure, dans bien des affectations, que 8 heures. Au contraire de l'armée, le civiliste n'est pas à disposition 24/24h.
Pour tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans les buts, l’organisation ou la façon de fonctionner de l’armée, c’est l’occasion d’acquitter leur part envers la société selon d’autres voies. Les possibilités sont quasi illimitées, allant des travaux d’archivage et de l'engagement auprès des réfugiés à l’aide aux paysans dans les fermes ou les forêts suisses.
Pour l’armée suisse, c’est une petite révolution, même si on est encore bien loin du libre choix entre armée et service civil, tel que pratiqué en Allemagne notamment. Le nombre de personnes décidant d’intégrer le service civil pourrait augmenter, même si les prévisions à ce sujet restent hasardeuses. Le service civil continue de briller par sa discrétion, restant confiné à quelques 5% des conscrits (env. 13'000 personnes fin 2008).
Cette procédure facilitée va-t-elle diminuer les incitatifs à la fourberie au moment du recrutement, par ex. via de faux certificats de santé ? Les personnes souhaitant éviter à tout prix le service militaire choisiront-elles le service civil ? La qualité et la quantité des opportunités de s’engager pour le bien commun augmenteront-elles ?
L’application de la nouvelle procédure ne tardera pas à apporter des réponses. Une chose est toutefois certaine : le développement du service civil reste dépendant d’une information améliorée. Mais celle-ci restera confidentielle – concurrence trop dangereuse faite à l’armée suisse – jusqu’à ce que la Suisse accepte de s’engager dans un débat de fond sur l’obligation de servir.
=> Plus d'infos: www.zivi.admin.ch
Johan Rochel
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vendredi 6 mars 2009
Trop plein d'éthique
Les dix premières lignes d’un article de magazine et déjà le mot « éthique » apparaissait à quatre reprises. « Produit éthique », « aliments éthiques » et autres objets sortis tout droit des étalages éthiques d’un magasin forcément éthique. Trop plein d’éthique.
Au risque de passer pour tatillon, un peu d’ordre et de systématique dans l’emploi du terme « éthique » semblent être à l’ordre du jour, sous peine de perdre de vue toute signification cohérente. Le concept même de « produit éthique » est-il correct ? A strictement parler, non. Un objet ne peut être dit éthique, car l’éthique est une branche de la philosophie qui s’intéresse au comportement ou à l’action juste. Les différentes sous-catégories de l’éthique appliquée le montrent au travers de leur dénomination : éthique des affaires, éthique biomédicale ou éthique environnementale. Tous ces concepts mettent en avant un comportement humain (avec d’autres humains, des animaux, la nature) et renvoient aux critères suivant lesquels celui-ci peut être dit juste.
Les premières protestations se font entendre. Je joue sur les mots, car « produit éthique » décrit bien entendu un produit fabriqué selon des normes éthiques. Et vu que les normes ont pour but de cadrer l’action humaine, le terme éthique est ici correctement employé. S’agit-il d’un simple raccourci linguistique, sans autre danger sous-jacent ?
La formule complète « fabriqué selon des normes éthiques » indique que l’emploi du terme « éthique » pour lui-même reste limité. A lui seul, comme dans « produit éthique », il n’indique rien de bien concret. En l’associant au terme « normes », on comprend que son emploi exige de donner un peu de substance. En affirmant que ce produit est « éthique », que veut-on dire ? Est-il produit selon des critères d’équité ? Les travailleurs qui le fabriquent sont-ils suffisamment payés ? L’environnement est-il pris en compte ? Le produit répond-t-il à une situation d’urgence (médicaments en cas d’épidémie) ?
Ces quelques interrogations pour montrer que qualifier un produit d’ « éthique », sans définir plus avant quelle position est défendue, ne permet en rien de clarifier le débat. Le terme jouit d’un certain prestige. Il n’empêche que seul, il ne signifie rien. Aucune force politique ou mouvement religieux n’a le monopole de la signification du terme éthique, par le simple fait que son emploi présuppose une position et une vision plus ou moins complète sur ce qu’est une action juste. Ce n’est qu’en connaissance de tels éléments qu’un débat fructueux entre les différentes positions peut s’engager.
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Johan Rochel
=> La version podcast de cette chronique (disponible sur www.quoique.ch) a été diffusée le mercredi 25 mars 2009 dans l'émission "Médialogues" de la Radio Suisse Romande. Elle est disponible à l'adresse suivante: http://www.rsr.ch/la-1ere/medialogues
Au risque de passer pour tatillon, un peu d’ordre et de systématique dans l’emploi du terme « éthique » semblent être à l’ordre du jour, sous peine de perdre de vue toute signification cohérente. Le concept même de « produit éthique » est-il correct ? A strictement parler, non. Un objet ne peut être dit éthique, car l’éthique est une branche de la philosophie qui s’intéresse au comportement ou à l’action juste. Les différentes sous-catégories de l’éthique appliquée le montrent au travers de leur dénomination : éthique des affaires, éthique biomédicale ou éthique environnementale. Tous ces concepts mettent en avant un comportement humain (avec d’autres humains, des animaux, la nature) et renvoient aux critères suivant lesquels celui-ci peut être dit juste.
Les premières protestations se font entendre. Je joue sur les mots, car « produit éthique » décrit bien entendu un produit fabriqué selon des normes éthiques. Et vu que les normes ont pour but de cadrer l’action humaine, le terme éthique est ici correctement employé. S’agit-il d’un simple raccourci linguistique, sans autre danger sous-jacent ?
La formule complète « fabriqué selon des normes éthiques » indique que l’emploi du terme « éthique » pour lui-même reste limité. A lui seul, comme dans « produit éthique », il n’indique rien de bien concret. En l’associant au terme « normes », on comprend que son emploi exige de donner un peu de substance. En affirmant que ce produit est « éthique », que veut-on dire ? Est-il produit selon des critères d’équité ? Les travailleurs qui le fabriquent sont-ils suffisamment payés ? L’environnement est-il pris en compte ? Le produit répond-t-il à une situation d’urgence (médicaments en cas d’épidémie) ?
Ces quelques interrogations pour montrer que qualifier un produit d’ « éthique », sans définir plus avant quelle position est défendue, ne permet en rien de clarifier le débat. Le terme jouit d’un certain prestige. Il n’empêche que seul, il ne signifie rien. Aucune force politique ou mouvement religieux n’a le monopole de la signification du terme éthique, par le simple fait que son emploi présuppose une position et une vision plus ou moins complète sur ce qu’est une action juste. Ce n’est qu’en connaissance de tels éléments qu’un débat fructueux entre les différentes positions peut s’engager.
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Johan Rochel
=> La version podcast de cette chronique (disponible sur www.quoique.ch) a été diffusée le mercredi 25 mars 2009 dans l'émission "Médialogues" de la Radio Suisse Romande. Elle est disponible à l'adresse suivante: http://www.rsr.ch/la-1ere/medialogues
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