mardi 24 juin 2008

Lettre ouverte aux 103’00 signataires de l’initiative anti-minarets,

Votre nationalité suisse vous a donné la possibilité d’exercer votre droit populaire, en apposant une signature en faveur de l’initiative « anti-minarets », lancée conjointement par l’UDF et l’UDC.
Il y a peu, plus de 100'000 de vos signatures ont ainsi été déposées à la chancellerie fédérale, permettant à l’initiative de se présenter devant le jugement populaire des urnes. Reste encore à passer l’étape du Parlement, qui peut déclarer l’initiative impropre à la votation. En discriminant de manière éhontée un groupe religieux – fort de plus de 300'000 personnes en Suisse – vous pourriez amener la Suisse à ne pas respecter ses engagements les plus basiques du droit international et, de ce fait, à violer la Convention européenne des droits de l’homme et sa clause de non-discrimination. Vous n’en avez visiblement cure, car vous proclamez que la Suisse reste souveraine face aux bureaucrates de Bruxelles ou des Nations-Unies. En plus de mettre la Suisse en position risquée dans le concert des nations, vous oubliez que c’est la volonté populaire qui a choisi de ratifier la Convention. Et, comble de l’ironie, peut-être vous-mêmes !
Comment en est-on arrivé si loin ? Pourquoi avez-vous signé cette initiative qui sent le repli sur soi et flirte avec une islamophobie à peine dissimulée ? J’en veux à votre geste et me permets de vous adresser quelques questions. Avez-vous cherché à en savoir plus sur l’islam, autrement que via les propos grotesques de l’initiative et de ses partisans ? Avez-vous par exemple consulté le site du Groupe de recherche sur l’Islam en Suisse (www.gris.info), véritable mine d’informations sur les communautés musulmanes de notre pays ? Avez-vous de bonne foi cherché à éviter le piège d’un dangereux discours, fait d’amalgames et d’idées reçues ?
Peut-être avez-vous souhaité faire passer un message politique ? Montrer par votre signature que vous craigniez certaines évolutions, où semblent parfois être sacrifiées les limites entre Etat et religion, nos libertés d’expression. Sur ce point, je n’en veux pas à vos idées, car le débat de fond est toujours profitable à une démocratie vivante. J’en veux à la façon dont vous avez choisi d’exprimer vos doutes et vos opinions. Comment encourager une communauté à s’intégrer et à adopter nos valeurs en lui interdisant sans autre forme de procès une construction à caractère religieux ? Comment ne pas sentir la discrimination en comparaison d’une synagogue ou d’un temple bouddhiste ?
Renseignez-vous, passez voir les quatre seules mosquées de Suisse avec un minaret, interrogez-vous sur les raisons qui vous ont poussés à signer cette initiative. J’ai l’intime conviction que beaucoup d’entre vous pourraient être amenés à regretter leur geste. C’est en ce sens que je vous adresse mes salutations pleines d’espoir d’un changement futur,

Johan Rochel

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vendredi 13 juin 2008

Naître ou devenir femme ?

Les anniversaires laissent parfois un goût amer. En début d’année, on fêtait à grands frais le centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir : un mois de documentaires, témoignages et rééditions diverses. Le devoir de souvenir a souvent pris le pas sur l’analyse et l’actualité de la question féministe.
Car de Beauvoir, dans son ouvrage Le deuxième sexe (1949), a posé une question que l’on serait bien inspiré de remettre régulièrement au goût du jour : une femme naît-elle femme ou le devient-elle ? Sous ses allures simplistes, la formule paraît stupide. Une petite fille naît, elle sera femme. Affaire classée.
L’interrogation fondamentale qu’adressait de Beauvoir à la société dans laquelle elle vivait était en fait celle du libre destin d’une femme. Une jeune fille a-t-elle la liberté de choisir ce que sera sa vie ? Il ne s’agit pas de déterminer si elle sera femme au foyer, carriériste décidée ou habile funambule entre les deux, mais plutôt si elle aura la possibilité d’user de son libre arbitre. La pression sociale l’enferme-t-elle dans un carcan, fût-il doré ? C’est à l’aune de la réponse à cette question que l’on mesurera l’émancipation féminine et l’éventuelle nécessité d’une revendication.
Formellement, toutes les portes ont été ouvertes à la gente féminine. Seules des barrières « sociales », fruits de la tradition et de vieilles structures centrées sur le masculin, empêchent encore les femmes d’accéder à tous leurs désirs. Mais ces barrières sont tenaces, et l’expression du plafond de verre convient à merveille : solide et invisible.
Comment aller de l’avant ? Peut-on se résoudre à l’attente, en se disant que les mentalités finiront bien par changer ? C’est la méthode que semblent privilégier les jeunes filles d’aujourd’hui. Toutefois, les générations passent et les frustrations s’accumulent. Mettre en avant les « femmes-modèles-de-réussite » va-t-il permettre de briser les vieilles habitudes, ou renforcer la pression sur toutes celles qui ne se sentent pas des ailes de super héroïne ?
L’idéal à atteindre est clair : les femmes doivent jouir des mêmes possibilités que les hommes de choisir leur vie. En tant qu’individu, chaque femme est appelée à devenir consciente des stéréotypes qui pèsent sur elle et à s’en affranchir dans un but de plus grande liberté.
Politiquement, rien ne devrait venir contredire cet idéal. Chaque choix de société ne devrait être pris que dans le respect de ce critère d’égales possibilités. Dommage que cette chronique anniversaire de Simone de Beauvoir ne soit parvenue jusqu’aux oreilles de la majorité politique du Valais.

Johan Rochel
Publié en éditorial du Magazine le Vendredi, 13 juin 2008
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lundi 9 juin 2008

Enseigner l'économie: le défi d'une approche globale

Sous ses traits avant tout pédagogiques, la question de l’enseignement de l’économie relève d’une problématique fondamentale. Car la façon dont nous formons aujourd’hui ceux qui occuperont les postes-clefs de l’économie de demain ne saurait être sans influence sur la bonne marche de notre société.
Répondre à cette question, c’est tout d’abord s’engager dans une réflexion sur les spécificités de la science économique. Le premier défi à relever sera donc d’ordre épistémologique : il importera de redonner toute sa complexité à la pensée économique. Cette exigence de prise en compte d’une discipline dans la multiplicité de ses facettes devra ensuite être implémentée dans des institutions académiques. Ce second défi d’ordre institutionnel permettra de proposer quelques pistes d’amélioration.

C’est une conviction de l’auteur de ces colonnes et du groupe de Riencourt que la discipline économique doit être appréhendée dès les premières années d’études académiques dans toute sa complexité. L’acquisition de bases solides de type mathématique est de première importance, mais l’apprentissage ne saurait toutefois s’y réduire. Et il est du devoir des enseignants de ne pas occulter l’autre réalité de l’économie, celle que l’on découvre en deçà et au-delà des modèles mathématiques. A ce titre, et à l’exception notoire de Léon Walras, rappelons que les grandes pensées économiques étaient formulées jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale sous une forme littéraire, bien éloignée de modèles purement mathématiques.
L’économie n’est pas une science dure, comparable à la physique. Selon le Prof. J.-J. Friboulet, auteur d’une Histoire de la pensée économique du 18è au 20è siècle et titulaire de la Chaire d’Histoire économique de l’université de Fribourg, l’économie ne peut se comprendre sans la dimension fondamentale que lui prête l’action humaine. Et bien que certains formalisateurs se tuent à la tâche à vouloir enchaîner cette liberté humaine sous la forme d’une énième variable, la discipline ne pourra jamais se comprendre hors de l’humain. Il est normal que la science économique – le terme parle de lui-même - tende à rechercher toujours plus de précision dans ses modèles et prévisions. Mais l’une de ses limites fondatrices consiste à reconnaître la nécessaire dimension de liberté humaine qu’elle porte en son sein. Et c’est pour cela qu’elle ne sera jamais l’égale d’une science exacte.

Cette réflexion épistémologique fonde la nécessité d’une approche en profondeur de l’économie, à la croisée de plusieurs disciplines. Il n’est pas ici question de coupler l’étude de l’économie avec d’autres champs de recherche qui seraient utiles à l’étudiant, mais bien plutôt de défendre la thèse suivant laquelle cette pluridisciplinarité est condition sine qua non d’une bonne appréhension de la science économique. Je prendrai comme exemple la philosophie et l’histoire, même si le caractère pluridisciplinaire de l’économie ne s’y laisse pas résumer. Vu que l’économie repose fondamentalement sur l’action humaine, les grands auteurs ont toujours assorti leurs théories d’une vision de la nature humaine. D’Adam Smith à Friedrich v. Hayek, en passant par Karl Marx, ils ont présenté une définition de l’Homme et des relations que ce dernier entretient avec la société dans laquelle il évolue. L’approche philosophique permet de mettre à jour et d’interroger ces éléments, qui sont en fait les véritables fondements de toute pensée économique. De plus, une approche éthique offre la possibilité de faire apparaître les dimensions normatives sous-jacentes à chaque décision économique. De son côté, une approche historique permet d’appréhender les théories économiques dans leur contexte de création ainsi que de les replacer dans un processus dynamique de développement des différents concepts. Certaines idées et définitions ne peuvent se comprendre en dehors d’un champ historique relativement précis. Une telle étude offre également la possibilité de rappeler que chaque grand penseur économique est le résultat mais aussi le dépassement d’une époque.

Le challenge est grand d’appréhender en ce sens l’étude de l’économie dans toute sa complexité dès les premières années universitaires. Ce défi épistémologique et pédagogique devrait toutefois trouver une reconnaissance dans les cursus académiques. La nouvelle donne de Bologne pourrait simplifier une partielle refonte.
Au niveau du bachelor, les étudiants devraient être plus sensibilisés à la nécessité d’une approche de l’économie via des disciplines qui lui sont essentielles, à l’exemple de la philosophie, de l’histoire ou encore du droit. Certains cours d’introduction devraient ainsi devenir point de passage obligé pour tous les apprentis économistes, et ce également en HES. Au niveau du master, de véritables possibilités de recherche à caractère pluridisciplinaire doivent être mises à disposition des intéressés. Pourtant de première importance dans les pays anglo-saxons, les cursus offrant l’approche la plus complète possible de l’économie ne sont pas légions sous nos latitudes. A l’exemple de l’institut en Wirtschaftsethik de l’université de St-Gall, ces possibilités doivent être encouragées, afin de former les économistes les plus aptes à développer la vision la plus complète possible des problèmes et à répondre ainsi à des défis d’une extrême complexité.

Outre ces modifications intra cursus, d’autres modifications plus profondes pourraient être mises à l’étude. En modifiant les possibilités de jeter des ponts entre facultés, les universités et les hautes écoles sont à même d’influer sur la perception que les étudiants en économie se font d’eux-mêmes. Ainsi, il devrait être possible de réaliser facilement des études en économie politique et en histoire, et ce même si les branches sont rattachées à deux facultés différentes. A l’université de Bern ou de Zürich, il n’est pas rare de rencontrer des étudiants bachelors ayant choisi économie et philosophie ou anthropologie. Afin de faciliter ce genre de collaboration, il pourrait s’avérer utile de mieux séparer l’économie politique (Volkswirtschaft) du management (Betriebswirtschaft) déjà au niveau du bachelor.

Ce n’est qu’en relevant ce genre de défis, au-delà des petites chasses gardées de chaque faculté, que pleine justice pourra être rendue à la discipline économique. Elle qui ne saurait se comprendre coupée de ses racines, profondément ancrées au coeur de l’humain et de son action en société.

Johan Rochel
Groupe de Riencourt
Article publié dans le Temps, lundi 9 juin 2008

mercredi 28 mai 2008

Une pub qui perd la tête

Lorsqu’elle nous promet monts et merveilles, la pub va parfois trop loin. Qui peut encore croire que ces fabuleuses pilules feront maigrir sans effort et sans changement d’alimentation ? Les slogans exotiques et enjoués se transforment alors souvent en publicité mensongère.
Certains cas vont toutefois encore plus loin, ne craignant plus de dépasser la barrière du compréhensible. A ce propos, deux exemples d’actualité. Comment Ikea, géant mondial de la fourniture de meubles et de décorations d’intérieur, peut-il choisir comme slogan publicitaire « différent comme toujours » ? Dans les faits, Ikea propose à moindres coûts des meubles identiques à l’échelle de la planète. Celui qui fait ses emplettes chez Ikea est quasiment assuré de découvrir sous peu le même objet chez son voisin. Dans ses conditions, comment faire l’éloge de la différence des produits proposés ?
Mon second exemple va à la marque de cigarettes Gauloises. Là encore, la compagnie ne craint pas de dépasser les frontières du simple bon sens en choisissant « liberté toujours » comme motto publicitaire. Comment des cigarettes, symboles s’il en est d’une dépendance, peuvent-elles se prévaloir de mettre en avant la liberté ? Comment oublier que les cigarettes sont spécialement étudiées et conçues pour provoquer une dépendance toujours plus rapide et accrue ? Marlboro et son cowboy arpentant l’Ouest américain avaient au moins le tact de nous présenter quelques belles images.
Où donc cela nous mène-t-il ? Dans ce genre de publicité, les mots utilisés semblent ne plus posséder de sens. Les responsables communication de ces boîtes prennent le pari d’enfouir la réalité sous un fouillis de concepts et de slogans, certes agréables à l’oreille, mais sans rapport aucun avec la réalité. En choisissant cette façon de faire, ils espèrent nous faire avaler une énormité dénuée de toute signification.
Les consommateurs sont-ils dupes ? Ces slogans ont-ils la moindre influence ? Une étude de psychologie pourrait apporter quelques éléments de réponse. Il y a fort à parier que sous l’effet du matraquage et des sommes faramineuses investies en matière de communication, la réalité disparaisse peu à peu sous ce non-sens publicitaire. Perdu au milieu des milliers de personnes se rendant à Ikea chaque semaine, on pense alors acheter l’objet unique, différent comme toujours.

Johan Rochel
www.chroniques.ch

mardi 20 mai 2008

Le futur avec Google: pour le meilleur et pour le pire

A force de simplicité et d’efficacité d’utilisation, la recette Google fait merveille sur le net. Derrière l’image purement utilitaire d’un moteur de recherche intelligent se cache toutefois une puissante machine intrusive. Prenons garde de ne pas l’oublier, car le danger n’est peut-être pas loin.

C'est une success-story comme l'Amérique aime à en offrir régulièrement au monde. Deux surdoués, Sergey Brin et Larry Page, l'allure gentille et cool, démarrent une entreprise sur une simple idée brillante : un moteur de recherche intelligent.
Depuis lors, l'efficacité de Google a été telle que le moteur de recherche a délogé tous ses concurrents. En matière de recherches sur le net, le petit dernier a même pris une part de marché que l'on comparerait volontiers à un quasi-monopole. A l’échelle mondiale, Google attire près de 63% des recherches effectuées sur le net [1]. Compensés par une pratique plus disparate notamment aux Etats-Unis et en Chine (où Baidu enregistre un carton), les chiffres prennent l’ascenseur en terres francophones. En France, c’est 89% des recherches qui sont réalisées sur Google, ne laissant ainsi que quelques miettes à ses concurrents.

Google a su magistralement exploiter notre besoin de simplicité. Il aspire à être le moteur de recherche parfait, apte à comprendre exactement les requêtes des utilisateurs. Google a ainsi réussi un tour de force enviable : devenir le point de passage obligé de centaines de millions d'individus vers l'immense océan du Web.

Un colosse de business

Et pourtant, sous tant de simplicité et de facilité d’usage, se cache un colosse de business. Un système complexe et intrusif qui s’emploie à obtenir la gestion total des connaissances de la toile. L’extraordinaire rapidité des résultats de recherche est le fruit d’une sélection drastique, dénuée de toute transparence.
Le prodige repose sur une technologie opaque, protégée jalousement comme le centre névralgique du géant Google. Nous recevons une preuve tangible de l’existence d’une infinité de résultats possibles à nos recherches lorsque Google révise ses algorithmes. Certaines pages figurant auparavant en tête de liste d’une recherche rétrogradent alors. Autant d’indices qui nous indiquent que, sans transparence quant aux critères utilisés par Google, il est impensable de parler d’une recherche un tant soit peu objective.
Il importe également de souligner que des critères de nature morale ou politique influencent le résultat des recherches. Aujourd’hui par exemple, Google ne permet pas de découvrir des fichiers à caractère pédophile en entrant seulement « photos + pédophile ». Imaginons une recherche sur le thème « avortement ». Que dire si Google ne trouve – le terme choisit serait plus à propos – que des pages anti-avortement car il a été programmé selon l’idée que l’avortement est moralement condamnable ? L’exemple de Google en Chine, où quantité de pages restent inaccessibles aux utilisateurs, nous offre un exemple grandeur nature de la facilité avec laquelle une telle censure s’opère.

Google ne saurait se comprendre hors de sa dimension commerciale. A chaque recherche, le moteur « dépose » un cookies – sorte de petite mémoire où sont conservés les mots recherchés ou les pages visitées – et l’associe à chaque adresse IP. En plus de son seul moteur de recherche, la stratégie Google doit être appréhendée sous une forme globale. Les dizaines de services gratuits proposés, propres à satisfaire nos moindres besoins d’utilisateurs, travaillent à l’unisson. Sans faire grand bruit, Google amasse ainsi un maximum d’informations sur ses utilisateurs : âge, sexe, profession, centres d’intérêt, les lieux qui nous intéressent, les personnes que nous contactons. Science fiction totalitaire ? Loin s’en faut, il s’agit pour l’heure d’un pur intérêt commercial.

Intrusion dans la vie privée ?


Cette somme de renseignements sera ensuite rangée et classée selon différents critères. Ainsi, Google peut par exemple obtenir une statistique relativement précise sur une région ou sur un pays. Afin de voir la pointe de l’iceberg, le coup d’oeil sur l’outil fourni par la firme elle-même à l’adresse http://www.google.com/trends vaut le détour. Il permet de découvrir très précisément combien de recherches pourtant sur n’importe quel thème ont été effectuées dans telle région du monde. Nous laissons au lecteur le soin d’imaginer quelle somme incroyable d’informations Google possède sur chacun de ses utilisateurs.
A chaque pas sur le net, le moteur acquière donc toujours plus de données sur nos habitudes et nos intérêts. Cette stratégie permet à la société de vendre des informations nous concernant à d’autres entreprises et de nous présenter une publicité de plus en plus ciblée. En estimant un marché de la publicité mondiale aux environs de 700 mia de US$[2], dont environ 10% sont réalisés sur le net, la part occupée par Google se situerait entre 22 et 28% ! Même s’il s’avère extrêmement difficile de trouver des estimations solides et que les présentes estimations sont à prendre avec des pincettes, cela signifierait que Google accapare plus d’un cinquième des recettes publicitaires générées en ligne à l’échelle du globe ! Tout cela compte tenu du fait que le géant Google vit à presque 100% de recettes publicitaires, se montant aux dires de la firme à près de 16 mia US$[3]. L’intérêt de cette estimation se résume dans l’ordre de grandeur qu’elle offre sur la taille et le poids du géant Google en termes publicitaires.
Si la tendance actuelle de voir la publicité de déplaçait toujours plus vers le net se confirmait, Google deviendrait un acteur toujours plus gigantesque, contrôlant une part disproportionnée des investissements publicitaires. La concentration d’une telle masse d’informations sans réelle possibilité de contrôle et de contre-pouvoir peut déboucher sur des situations extrêmement problématiques. Le risque de voir notre liberté peu à peu limitée doit être pris au sérieux. Pour le bien de l’utilisateur, Google pourrait par exemple restreindre peu à peu ses résultats aux pages qu’il estime correspondre aux goûts bien particuliers de chacun, le tout sur la base d’informations que nous lui avons volontairement transmises. Une publicité sans cesse plus ciblée pourrait rapidement devenir synonyme d’intrusions insupportables dans la sphère privée.

Google, maître du monde à venir ?

Va-t-on vers la catastrophe ? A supposer qu’elle existe, la concurrence entre plusieurs moteurs de recherche pourrait être à même de résoudre certains des problèmes mentionnés ci-dessus. L’utilisateur serait ainsi amené à réaliser une même recherche sur plusieurs moteurs, puis à comparer les différents résultats afin de réaliser sa propre synthèse. Le traçage des informations serait également rendu plus difficile par cette concurrence.
En vue d’obtenir le résultat le plus complet pour sa recherche, l’intérêt de l’utilisateur ne peut qu’apparaître que si celui-ci réalise des recherches croisées. La manœuvre suppose toutefois un utilisateur éclairé et conscient des points d’ombre propres à chaque moteur, suffisamment motivé pour investir son temps dans une recherche multiple et rendre plus difficile la récolte d’informations le concernant.
Sans dénier tout espoir de concurrence, il y a fort à parier que le talent de Google à rendre la vie de l’internaute toujours plus facile ne lui permette encore de rester le grand patron du net à moyen terme. Car la force d’innovation du géant ne diminue pas, bien au contraire. La prochaine étape de son développement est d’ores et déjà engagée. Afin d’être en mesure de placer un volume de publicité en pleine croissance, Google va peu à peu sortir du seul vecteur en ligne. Il a notamment déjà tenté de s’inviter dans les médias « classiques », à savoir les journaux ou la télévision.
D’autres projets sont d’un intérêt central pour notre propos. Google a déjà développé un modèle de téléphone portable, appelé sans équivoque possible Android. Son but est clair : mettre à disposition des utilisateurs un outil de très bonne facture, à faibles coûts, et forcément programmé pour favoriser les applications Google. L’autre exemple du GPS qu’il envisage de mettre sur le marché offre un autre exemple. Pour acquérir un excellent engin à bas prix, l’utilisateur acceptera de voir figurer des publicités Google sur son GPS. A terme, il n’est pas difficile d’imaginer un GPS ne laissant apparaître que les hôtels ou restaurants ayant dûment réalisé leur pub sur Google. L’intrusion dans la sphère privée qui s’opère actuellement en ligne s’invitera alors de plein pied dans la « vraie vie », influençant encore plus qu’aujourd’hui la vie des gens et des entreprises.


Johan Rochel, Etudiant en philosophie politique, Université de Berne, http://www.chroniques.ch/
Avec l'aimable collaboration de G. Meynet

Publié dans le Magazine "Le vendredi", 16 mai 2008

[1] Source : http://www.journaldunet.com/cc/03_internetmonde/intermonde_moteurs.shtml, 2008
[2] Source : youthxchange.com
[3] Pour l'année 2007, 96% des revenus du géant proviennent de la publicité soit un revenu de 16.5 mia US$. Source : chiffres officiels fournis par Google.

mardi 13 mai 2008

La démocratie se trompe de place

Partout en Suisse, cette unique affiche de mains bigarrées (et uniquement masculines !) pillant les passeports à croix blanche. Une fois de plus pour l’UDC, une (très) mauvaise réponse à un questionnement légitime : celui des conditions d’obtention de la nationalité helvétique.
Depuis le début de la campagne, l’UDC présente trois arguments. Premièrement, il y aurait trop de naturalisations. On peut débattre des heures durant de ce « trop », le fait est qu’il est à mettre sur le compte de mouvements d’immigration datant d’avant 2000 et de certains changements législatifs (droit à la double nationalité). En un mot, les naturalisations d’aujourd’hui sont le résultat d’une procédure d’intégration suivant normalement son cours. Par rapport au taux d’étrangers dans la population, la Suisse naturalise bien moins que ses voisins européens, à l’exception de l’Allemagne. Il est donc doublement faux d’utiliser les chiffres absolus du nombre de naturalisations dans le débat actuel !
Deuxièmement, l’UDC prétend que les naturalisations par les urnes fonctionnent à merveille depuis les débuts d’une Suisse fantasmée, faite de Landsgemeinde et de démocratie directe. Cet argument aux relents passéistes ne tient pas. Le Tribunal fédéral a cassé des pratiques ouvrant la porte à l’arbitraire et au possible délit de sale gueule. Qu’importe depuis combien de temps elles avaient cours, elles sont incompatibles avec un Etat de droit.
Troisièmement, l’initiative se trompe de place pour la démocratie. En amont de la procédure de naturalisation, il est tout à fait légitime de proposer un débat démocratique sur les critères d’admission. Pourquoi ne pas décider qu’il faut au moins habiter 20 ans en Suisse et connaître l’hymne national en romanche pour prétendre devenir suisse ? C’est sans aucun doute le peuple qui doit avoir le dernier mot sur ces questions.
Il en va tout autrement avec la décision finale d’accorder la nationalité (qui sera laissée au libre choix des communes selon le texte de l’initiative, et qui pourrait donc être décidée devant le peuple). En connaissance des critères choisis par le souverain, l’étranger va tenter de s’intégrer le mieux possible. S’il remplit l’ensemble des conditions, le passeport à croix blanche devrait lui être délivré, en signe de réussite de son intégration.
Même dans ce cas, si certains éléments l’exigent, le passeport peut lui être refusé. Il n’est toutefois pas admissible que des personnes lui refusent ce droit de manière arbitraire et parfois discriminatoire, sans présenter de justification et sans procédure de recours. Et c’est sur ce point que la différence avec une élection est essentielle. Il n’existe pas de critères pour devenir élus (si ce n’est être suisse et majeur), mais il en existe pour devenir suisse. Celui qui les remplit jouit d’un droit à la naturalisation, à moins que certains éléments ne l’en empêchent expressément. Et si ce droit lui est refusé, la décision doit être dûment motivée et sujette à la possibilité de recours, à la différence de l’élection, où le droit d’être choisi n’existe pas.

Johan Rochel
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Publié dans le Magazine "Le Vendredi", 16 mai 2008

dimanche 27 avril 2008

Tout interdire ?

Notre liberté est-elle en danger ? Les soi-disant adversaires du politiquement correct ne manquent en tous les cas pas une occasion de fustiger la multiplication des interdits et des pressions sociales. A les écouter, la société semble sur le point de nous enchaîner corps et âme.
Leur discours fait toutefois fausse route sur au moins un point. Il semble en effet ne pas être correct de rassembler plusieurs types d’interdits, puis de les dénoncer in corpore. Chaque interdit doit être pris pour lui-même, et sa justification passée au crible de la critique. Prenons deux exemples discutés actuellement.
La cigarette est bannie des lieux publics car elle nuit à la santé du fumeur mais également à la santé d’un tiers. C’est la deuxième partie de l’argument qui permet de justifier l’interdiction. L’action que je décide librement ne regarde en aucun cas l’Etat ou une autre autorité (mon patron par ex.), tant que je n’influe pas sur le bien-être de mes voisins. A n’en pas douter, cette frontière entre nuisance personnelle et nuisance infligée à un tiers n’est pas aussi hermétique que l’argument le suppose. Le cas de la cigarette est toutefois suffisamment clair pour justifier une interdiction.
Il en va tout autrement de l’exemple de la stigmatisation des personnes en surpoids, et de l’éventuelle interdiction de certains aliments. Le comportement personnel ne nuit pas de manière directe à un tiers. Aucune interdiction de type « cigarette » n’est donc justifiable ici. Même si les moralisateurs de tout poil tentent de présenter un argument en terme de santé publique, la relation entre comportement personnel et nuisance envers autrui est loin d’être aussi directe qu’avec la cigarette. En effet, ne sommes-nous pas toujours le « mauvais risque » d’un tiers ? Celui-ci fait du sport et se blesse, celui-ci fume, celui-là mange trop gras ou boit trop de café : impossible d’interdire tous les comportements à risques sans entraver de manière insupportable nos libertés personnelles.
A l’inverse, inutile de verser dans un laisser-faire extrême, remettant en cause la relation de solidarité que différentes institutions ont tissé entre les individus, à l’exemple de l’assurance-maladie. A ce titre, on notera que l’argument présenté ici n’est pas incompatible avec un effort de sensibilisation du grand public. Loin d’être limité dans sa liberté, le citoyen éclairé est à même de prendre une décision réfléchie.
Que les détracteurs des interdictions concentrent donc leur lutte sur les exemples du deuxième type. C’est là que le combat pour les libertés doit avoir lieu.

Johan Rochel
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