La Suisse est au cœur d’un réseau dense et complexe d’interdépendances. Dans ce contexte, il est grand temps de repenser notre concept de liberté comme exigence de lutte contre la domination.
Quel est le dénominateur commun entre le droit communautaire européen, les relations économiques avec les États-Unis et le nuage de cendre venu d’Islande ? A leur façon, tous rappellent combien la Suisse et ses citoyens évoluent dans un monde marqué par l’interdépendance. Qu’elle s’exprime sur le plan juridique, économique ou environnemental, cette interdépendance s’avère à la fois profonde, complexe et protéiforme.
Passé ce constat de base peu disputé, ce sont bien souvent les conséquences pratiques de cette interdépendance qui sont au cœur de l’attention publique et politique. Au-delà des nombreuses discussions juridiques autour du concept de souveraineté des États-nations, on mène peu souvent un débat plus profond: comment penser la liberté des États dans un environnement marqué par l’interdépendance ?
Deux concepts de liberté
Il est grand temps de faire nôtre un débat que les Anglo-Saxons mènent autour de deux concepts de la liberté. Ce travail conceptuel devrait ensuite être amené de façon convaincue sur le terrain des relations internationales. Il est porteur d’un potentiel énorme dans l’analyse des relations d’interdépendance et de leurs rapports à l’ordre juridico-politique international.
Le philosophe irlandais Philip Pettit a publié en 1997 un ouvrage intitulé « Republicanism » qui fait date en matière de philosophie politique. Pettit y différencie deux concepts de liberté dans une société libérale et démocratique. Le premier des concepts – que beaucoup considèrent comme constituant la base du libéralisme moderne – définit la liberté comme une absence d’interférence. Un acteur est considéré comme libre si rien ni personne n’interfère avec sa capacité d’entreprendre ce qu’il estime juste. Les seules interférences qui sont acceptables sont celles qui résultent d’un arrangement volontaire. Sur le plan des relations internationales, ce concept de liberté comme absence d’interférence fonde le régime propre à la paix de Wetsphalie, c’est-à-dire le régime de souveraineté quasi absolue des États nations qui sous-tend encore notre ordre international.
Ce premier concept de liberté souffre de problèmes sérieux, à la fois empiriques et normatifs. Premièrement, le modèle de non-interférence ne semble pas à même de rendre compte des interdépendances constantes et profondes où notre monde globalisé évolue. Ces interdépendances ne sont presque jamais le résultat maîtrisé d’un arrangement volontaire. Dans une large mesure, nous subissons de manière plus ou moins directe ces interactions. Deuxièmement, l’absence d’interférence ne permet pas d’assurer une garantie optimale de la liberté. Les relations de domination où évoluent les acteurs ne peuvent être conceptualisées et combattues de manière efficace.
De la nécessité de penser la domination
Pettit définit le second concept de liberté comme absence de domination. Ce second idéal que Pettit appelle « républicain » place en son cœur la protection contre les interférences arbitraires. Un acteur est dit libre si aucun des autres acteurs n’interfère ou ne menace d’interférer avec ses actions de manière arbitraire, c’est-à-dire sans être forcé de tenir compte de son point de vue et de lui donner un droit de parole. La participation au processus de décision devient une exigence essentielle.
Si un État souhaite placer une décharge nucléaire proche d’une frontière, l’idéal de liberté comme absence de domination exige que cet État prenne en compte les intérêts du voisin et lui accorde une voix dans le processus de décision. On ne lutte ainsi pas contre toutes les interférences, mais seulement contre celles qui se caractérisent par l’arbitraire et sont le poison de la liberté. La liberté définie comme non-interférence ne serait typiquement pas à même de rendre compte de cette menace : il n’y a qu’une interférence en puissance.
Sur le plan international, l’adoption de ce concept de liberté comme absence de domination appelle un programme exigeant et passionnant. A long terme, à quoi pourrait ressembler sa mise en œuvre ? Il importe de créer ou de réformer l’architecture supranationale de façon à contraindre les acteurs à tenir compte des autres intérêts et de leur donner voix au chapitre dans un processus décisionnel. Concrètement, cela signifie la création d’une plateforme institutionnelle où les acteurs, au moment d’interférer de manière conséquente avec d’autres, auront l’obligation de consulter leurs intérêts et de leur donner une voix dans ce processus. C’est ainsi qu’une interférence auparavant arbitraire se transforme en interférence acceptable, qui n’est plus liberticide.
A plus court terme, ce regard conceptuel renouvelé devrait nous permettre de mieux comprendre et d’adapter notre analyse de la souveraineté et des rapports d’interdépendance de notre monde globalisé. Les menaces d’interférences arbitraires, même si elle sont par concrètement réalisées, devraient être placées au centre de nos réflexions.
Johan Rochel
jeudi 17 juin 2010
vendredi 28 mai 2010
Des visions que diable !
La politique se nourrit de visions. Penser la ville, la région, la Suisse de demain fait partie du cahier des charges de ceux qui portent la responsabilité des contours de notre vie en société. Il est pourtant un domaine qui souffre d’un manque terrible de visions: la migration. Sous la Coupole fédérale, mais également dans les cantons, les élus s’agitent, proposent, règlementent, renforcent. Activisme forcené de personnes naviguant à vue.
En matière d’asile, le retour au pays fait toujours figure de Graal. Les accords de réadmission que la Suisse tente de conclure avec ses « partenaires » dessinent l’horizon politique indépassable du système d’asile. Ce discours politique, répété comme un mantra dans tous les partis, passe sous silence la réalité de pays détruits et de conditions de vie inacceptables. A l’échelle des vingt prochaines années, nombreux sont les requérants d’asile qui ne pourront rentrer. Sans bien savoir où les ranger, sur fond de « management » migratoire, on les appelle pudiquement les personnes admises à titre provisoire.
Dans l’attente de ce renvoi aussi hypothétique qu'improbable, comment dépasser le modèle actuel ? Nous avons atteint le plancher en matière de respect des droits fondamentaux. En plus d’être inutiles, des chicaneries supplémentaires ne changeraient rien au problème de base. Poursuivre sur cette voie nous placerait (encore plus) en contradiction avec nos propres principes, inspirés de libéralisme et de tradition humanitaire.
Ce manque de visions atteint son paroxysme au sujet des sans-papiers. Sur le plan des idées, nous sommes démunis. Comment penser la situation de personnes qui, officiellement, ne sont pas là, ne vont pas à l'école, ne travaillent pas – en un mot – n’existent pas ? D’après les études les plus fiables, leur nombre oscille entre 80'000 et 180'000 en Suisse (Piguet/Losa 2002). 30'000 dans une ville comme Zürich.
Une politique d’immigration économique choisie se heurte également à des limites. Les frontières ne sont pas imperméables et aucune loi ne saura empêcher les gens d’entrer en Suisse. Sur cette voie sans issue, la prochaine étape pourrait être la construction d’un mur façon relations amicales entre les Etats-Unis et le Mexique. Belle perspective.
De l’audace intellectuelle que diable ! Regardons notre intégration européenne, cette incroyable zone de libre-circulation des personnes. Laissons-nous inspirer et innovons avec de nouveaux modèles migratoires ! Et tant pis s’ils ne sont pas directement applicables, car ils jouent un rôle bien plus important: orientez à long terme nos politiques vers une situation plus juste pour tous.
Johan Rochel
www.chroniques.ch
En matière d’asile, le retour au pays fait toujours figure de Graal. Les accords de réadmission que la Suisse tente de conclure avec ses « partenaires » dessinent l’horizon politique indépassable du système d’asile. Ce discours politique, répété comme un mantra dans tous les partis, passe sous silence la réalité de pays détruits et de conditions de vie inacceptables. A l’échelle des vingt prochaines années, nombreux sont les requérants d’asile qui ne pourront rentrer. Sans bien savoir où les ranger, sur fond de « management » migratoire, on les appelle pudiquement les personnes admises à titre provisoire.
Dans l’attente de ce renvoi aussi hypothétique qu'improbable, comment dépasser le modèle actuel ? Nous avons atteint le plancher en matière de respect des droits fondamentaux. En plus d’être inutiles, des chicaneries supplémentaires ne changeraient rien au problème de base. Poursuivre sur cette voie nous placerait (encore plus) en contradiction avec nos propres principes, inspirés de libéralisme et de tradition humanitaire.
Ce manque de visions atteint son paroxysme au sujet des sans-papiers. Sur le plan des idées, nous sommes démunis. Comment penser la situation de personnes qui, officiellement, ne sont pas là, ne vont pas à l'école, ne travaillent pas – en un mot – n’existent pas ? D’après les études les plus fiables, leur nombre oscille entre 80'000 et 180'000 en Suisse (Piguet/Losa 2002). 30'000 dans une ville comme Zürich.
Une politique d’immigration économique choisie se heurte également à des limites. Les frontières ne sont pas imperméables et aucune loi ne saura empêcher les gens d’entrer en Suisse. Sur cette voie sans issue, la prochaine étape pourrait être la construction d’un mur façon relations amicales entre les Etats-Unis et le Mexique. Belle perspective.
De l’audace intellectuelle que diable ! Regardons notre intégration européenne, cette incroyable zone de libre-circulation des personnes. Laissons-nous inspirer et innovons avec de nouveaux modèles migratoires ! Et tant pis s’ils ne sont pas directement applicables, car ils jouent un rôle bien plus important: orientez à long terme nos politiques vers une situation plus juste pour tous.
Johan Rochel
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vendredi 30 avril 2010
L'heure des rondes
C’est dans l’air du temps. Les magazines féminins et masculins fourmillent d’articles passionnants et de belle valeur littéraire sur la dernière méthode pour perdre sans effort ces 250 grammes qui pourrissent un été. Nouveauté 2010, ce sont les ronds et, surtout, les rondes qui sont à l’honneur ! Des dernières productions du cinéma américain – où la dame ronde est en plus noire ! – au numéro spécial « rondes » du Fémina, ces personnes bien portantes font la une.
Mais qui sont-elles, ces fameuses rondes ? Le spectre de la ronde va de la dame normale non-anorexique (la ronde de Cosmopolitain) à la femme carrément obèse. L’emploi du terme touche à la malhonnêteté intellectuelle, tant il englobe des situations différentes et absolument incomparables.
A parcourir ces magazines dédiés aux personnes « en surpoids », on est gagné par une impression de déjà-vu. Déjà-vu, car l’on se trouve confronté à nos voisines, nos collègues, nos amis. A une différence près : ces personnes papier glacé sont toutes plus belles les unes que les autres. Nonobstant le bistouri informatique et une sélection drastique, ces photos ont au moins le mérite de rappeler que la beauté ne saurait se limiter à l’indice de masse corporelle. Elle est bien plus complexe que l’équation pseudo mathématique que veut nous vendre le discours esthétique de la mode et des médias.
Mais la problématique serait encore relativement banale si elle devait s’arrêter là. A chaque nouveau printemps, elle plongerait dans une légère déprime tous ceux qui acceptent le joug sans pitié de Monsieur et, surtout, Madame courbes parfaites. Le discours esthétique va toutefois plus loin. A grands coups de photos retouchées, il se fait scientifisant et moralisant.
En associant un discours médical sérieux avec des bagatelles, il confond code de beauté pour la plage avec problèmes de santé publique. Plus grave encore, il appelle tous les lecteurs à faire allégeance à un mode de vie fait d’assiettes minceur et de séances de fitness. Dans un mouvement fallacieux, le discours passe sans coup férir de ce qui serait (!) bon pour le corps à ce qui est bon moralement.
Dans cette veine inquiétante, le discours des magazines fait l’apologie de la volonté : celui qui veut peut. La négative de cette belle école de diète saute aux yeux : celui qui reste gros manque de volonté. Le terrain est ainsi préparé pour une séance de piloris en bonne et due forme : les gros sont de mauvaises personnes. Dit dans l’air du temps, les rondes et les ronds devraient se donner plus de peine.
Johan Rochel
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Mais qui sont-elles, ces fameuses rondes ? Le spectre de la ronde va de la dame normale non-anorexique (la ronde de Cosmopolitain) à la femme carrément obèse. L’emploi du terme touche à la malhonnêteté intellectuelle, tant il englobe des situations différentes et absolument incomparables.
A parcourir ces magazines dédiés aux personnes « en surpoids », on est gagné par une impression de déjà-vu. Déjà-vu, car l’on se trouve confronté à nos voisines, nos collègues, nos amis. A une différence près : ces personnes papier glacé sont toutes plus belles les unes que les autres. Nonobstant le bistouri informatique et une sélection drastique, ces photos ont au moins le mérite de rappeler que la beauté ne saurait se limiter à l’indice de masse corporelle. Elle est bien plus complexe que l’équation pseudo mathématique que veut nous vendre le discours esthétique de la mode et des médias.
Mais la problématique serait encore relativement banale si elle devait s’arrêter là. A chaque nouveau printemps, elle plongerait dans une légère déprime tous ceux qui acceptent le joug sans pitié de Monsieur et, surtout, Madame courbes parfaites. Le discours esthétique va toutefois plus loin. A grands coups de photos retouchées, il se fait scientifisant et moralisant.
En associant un discours médical sérieux avec des bagatelles, il confond code de beauté pour la plage avec problèmes de santé publique. Plus grave encore, il appelle tous les lecteurs à faire allégeance à un mode de vie fait d’assiettes minceur et de séances de fitness. Dans un mouvement fallacieux, le discours passe sans coup férir de ce qui serait (!) bon pour le corps à ce qui est bon moralement.
Dans cette veine inquiétante, le discours des magazines fait l’apologie de la volonté : celui qui veut peut. La négative de cette belle école de diète saute aux yeux : celui qui reste gros manque de volonté. Le terrain est ainsi préparé pour une séance de piloris en bonne et due forme : les gros sont de mauvaises personnes. Dit dans l’air du temps, les rondes et les ronds devraient se donner plus de peine.
Johan Rochel
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lundi 19 avril 2010
Vous verrez: à force de répéter...
Comme j’ai tenté de le montrer dans la dernière chronique, les démocraties avancées entretiennent un rapport ambigu aux droits de l’homme. Ils semblent n’être d’actualité que pour l’étranger (comprenez les pays pauvres et/ou autoritaires) ou pour les étrangers (comprenez les émigrants). Pour la Suisse, cette ambiguïté confine presque à un drame identitaire. Car pour bien des concitoyens, la Suisse incarne les droits de l’homme: elle se définit par et pour eux. Ainsi va la vieille rengaine officielle. Vu que l’heure est aux explications historiques – voyez la figure paternelle de feu le Général – cette mythologie des droits de l’homme mérite également son éclairage critique.
La Deuxième guerre mondiale fut un choc pour l’ensemble de la communauté internationale. Sans tarder, elle prit des dispositions afin d’empêcher de futures exactions. Les Nations-Unies, la Déclaration universelle des droits de l’homme, mais également les préludes de l’Union Européenne (la Communauté du charbon et de l’acier) et la Convention européenne des droits de l’homme voient le jour dans l’immédiat après-guerre. A l’inverse de la communauté internationale, la Suisse de l’après-guerre n’agit pas sur le mode de la rupture, mais bien sur celui de la continuité. Sous l’influence du mythe constitutif du « Sonderfall », elle observe ces développements internationaux avec suspicion - pour ne pas dire rejet.
Les débats parlementaires sans fin sur l’opportunité d’adhérer au Conseil de l’Europe et de ratifier la Convention européenne des droits de l’homme font ressortir à merveille les idéaux constitutifs de la Suisse moderne : souveraineté et neutralité absolues. L’étude publiée par Jon Fanzun en 2005 – intitulée « Les frontières de la solidarité » - en apporte les preuves: la Suisse comme pays des droits de l’homme est un mantra, une rengaine répétée à l’envi dans le discours public. Dans ses engagements internationaux, la Suisse n’a jamais été cet élève modèle des droits de l’homme. Et cela contraste avec son engagement en faveur du respect du droit humanitaire, où elle marche depuis un siècle et demi sur les traces d’Henry Dunant.
Nouvelle réjouissante, depuis une vingtaine d’années, la Suisse tente de rattraper son retard. Elle retombe toutefois sur les tensions persistantes qu’elle ne veut (ou ne peut) résoudre : son rapport à la démocratie directe et sa conception surannée de la souveraineté absolue, ainsi que le rapport conflictuel entre neutralité et solidarité internationale. L’urgence à résoudre de manière durable ces tensions s’impose dans le débat politique. A l’ouvrage !
Johan Rochel
www.chroniques.ch
La Deuxième guerre mondiale fut un choc pour l’ensemble de la communauté internationale. Sans tarder, elle prit des dispositions afin d’empêcher de futures exactions. Les Nations-Unies, la Déclaration universelle des droits de l’homme, mais également les préludes de l’Union Européenne (la Communauté du charbon et de l’acier) et la Convention européenne des droits de l’homme voient le jour dans l’immédiat après-guerre. A l’inverse de la communauté internationale, la Suisse de l’après-guerre n’agit pas sur le mode de la rupture, mais bien sur celui de la continuité. Sous l’influence du mythe constitutif du « Sonderfall », elle observe ces développements internationaux avec suspicion - pour ne pas dire rejet.
Les débats parlementaires sans fin sur l’opportunité d’adhérer au Conseil de l’Europe et de ratifier la Convention européenne des droits de l’homme font ressortir à merveille les idéaux constitutifs de la Suisse moderne : souveraineté et neutralité absolues. L’étude publiée par Jon Fanzun en 2005 – intitulée « Les frontières de la solidarité » - en apporte les preuves: la Suisse comme pays des droits de l’homme est un mantra, une rengaine répétée à l’envi dans le discours public. Dans ses engagements internationaux, la Suisse n’a jamais été cet élève modèle des droits de l’homme. Et cela contraste avec son engagement en faveur du respect du droit humanitaire, où elle marche depuis un siècle et demi sur les traces d’Henry Dunant.
Nouvelle réjouissante, depuis une vingtaine d’années, la Suisse tente de rattraper son retard. Elle retombe toutefois sur les tensions persistantes qu’elle ne veut (ou ne peut) résoudre : son rapport à la démocratie directe et sa conception surannée de la souveraineté absolue, ainsi que le rapport conflictuel entre neutralité et solidarité internationale. L’urgence à résoudre de manière durable ces tensions s’impose dans le débat politique. A l’ouvrage !
Johan Rochel
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Suisse
jeudi 8 avril 2010
Des droits pour qui ?
Les droits de l’homme sont pris dans une étrange dynamique. Sur le plan international, le respect des droits de l’homme tend à s’imposer comme un étalon de légitimité. Le cahier des charges est vaste, les défis immenses, les dangers omniprésents. Mais la cause progresse : les Etats voyous, les criminels de guerre et les entreprises peu scrupuleuses sont voués aux gémonies – et parfois condamnés ! - à l’aune des droits qu’ils violent au jour le jour.
Sur la scène nationale, osons parler d’un sérieux déficit en terme d’image. Déficit de sensibilisation tout d’abord, tant la question même des droits de l’homme semble avoir été réglée avec succès dans nos contrées. Cette perception tronquée reflète en grande partie des lacunes immenses en matière d’éducation aux droits de l’homme. Pensez au parcours standard d’un écolier suisse : les futurs citoyens ont-ils une seule fois l’occasion d’appréhender cette matière ?
Ce problème de sensibilisation est également à mettre en lien avec notre perception des droits de l’homme. Pour donner dans les clichés, on parlera d’une violation de droits de l’homme seulement dans le cas banal du demandeur d’asile débouté, criminel, musulman et abuseur de l’aide sociale (cela va de pair). On peut pointer du doigt, à raison, l’éducation déficiente et un discours public facilement enclin à thématiser les droits humains dans des cas très précis.
L’explication est toutefois un peu courte. Une certaine frange politique entretient ce profond scepticisme. De manière ouverte et de plus en plus systématique, cette frange joue avec les limites des droits de l’homme tels qu’ils sont ancrés dans notre Constitution et dans les traités internationaux fondamentaux. Dernière trouvaille en date : les droits de l’homme seraient contraires à notre démocratie !
Contre cette vague réactionnaire, il faut rappeler sans relâche quelques fondamentaux. Les droits de l’homme, même dans un pays comme la Suisse, importent pour tous. Ils protègent contre les dérives de l’Etat et de son appareil administratif et garantissent l’accès à des services et prestations de base. La cour de Strasbourg est un acquis inestimable : chaque citoyen du Conseil de l’Europe peut y faire valoir ses droits et attaquer en justice son propre Etat devant des juges internationaux ! Et à tous ceux qui dénoncent des juges « étrangers », rappelons que les citoyens ont démocratiquement ratifié la Convention européenne des droits de l’homme et que nous sommes le seul pays à posséder deux juges à la Cour.
Johan Rochel
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Sur la scène nationale, osons parler d’un sérieux déficit en terme d’image. Déficit de sensibilisation tout d’abord, tant la question même des droits de l’homme semble avoir été réglée avec succès dans nos contrées. Cette perception tronquée reflète en grande partie des lacunes immenses en matière d’éducation aux droits de l’homme. Pensez au parcours standard d’un écolier suisse : les futurs citoyens ont-ils une seule fois l’occasion d’appréhender cette matière ?
Ce problème de sensibilisation est également à mettre en lien avec notre perception des droits de l’homme. Pour donner dans les clichés, on parlera d’une violation de droits de l’homme seulement dans le cas banal du demandeur d’asile débouté, criminel, musulman et abuseur de l’aide sociale (cela va de pair). On peut pointer du doigt, à raison, l’éducation déficiente et un discours public facilement enclin à thématiser les droits humains dans des cas très précis.
L’explication est toutefois un peu courte. Une certaine frange politique entretient ce profond scepticisme. De manière ouverte et de plus en plus systématique, cette frange joue avec les limites des droits de l’homme tels qu’ils sont ancrés dans notre Constitution et dans les traités internationaux fondamentaux. Dernière trouvaille en date : les droits de l’homme seraient contraires à notre démocratie !
Contre cette vague réactionnaire, il faut rappeler sans relâche quelques fondamentaux. Les droits de l’homme, même dans un pays comme la Suisse, importent pour tous. Ils protègent contre les dérives de l’Etat et de son appareil administratif et garantissent l’accès à des services et prestations de base. La cour de Strasbourg est un acquis inestimable : chaque citoyen du Conseil de l’Europe peut y faire valoir ses droits et attaquer en justice son propre Etat devant des juges internationaux ! Et à tous ceux qui dénoncent des juges « étrangers », rappelons que les citoyens ont démocratiquement ratifié la Convention européenne des droits de l’homme et que nous sommes le seul pays à posséder deux juges à la Cour.
Johan Rochel
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vendredi 19 mars 2010
Adieu saucisse, steak et cochonnailles
Reprenant la bonne formule de Jean de la Fontaine, il n’y a qu’un pas à faire pour prophétiser la fin prochaine de la viande dans nos assiettes. Demain appartiendra aux végétariens !
Vous êtes sceptiques ? Tous les amateurs de bonne chaire (dont votre serviteur) le sont encore plus ou moins. Néanmoins, un exercice de futurologie appliquée devrait permettre de montrer que les lendemains des mangeurs de viande ne s’annoncent pas tendres. Trois mouvements de fond semblent converger vers un nouveau mode de consommation.
Premièrement, les végétariens font valoir de bons arguments éthiques depuis maintenant près de 30 ans. Popularisée par le philosophe Peter Singer dans son livre « La révolution animale » (1975), cette mouvance souligne le caractère « spéciste » de notre rapport aux animaux. Cette approche est dénoncée par Singer et ses acolytes : le simple fait que les hommes soient d’une autre espèce ne les autorise pas à exercer un pouvoir sans limite sur les animaux. Il ne s’agit pas de considérer hommes et animaux comme étant égaux, mais comme méritant tout deux le respect et l’attention que l’on devrait porter aux êtres sentants (capables de ressentir douleurs et plaisirs). Cette argumentation ne convainc pas tout son monde, mais elle n’en est pas moins solide et bien ancrée dans nos intuitions morales. Selon les formules, elle débouche sur une interdiction de traiter les animaux comme nos simples serviteurs, de les tuer ou de les faire souffrir.
Cette ligne « philosophique » reçoit depuis peu l’aide inattendue de certains mouvements verts. La production de viande serait un désastre écologique, tant du point de vue de ses conséquences (élevage intensif et épidémies) que de ses coûts écologiques. Si les arguments manquent encore de rigueur, on perçoit déjà la force d’une telle approche. Elle s’inscrit à merveille dans une mouvance naturaliste (la nature comme équilibre que l’homme menace), où notre mode de vie doit être fondamentalement repensé en cohésion avec le vivant.
Ces deux tendances de fond sont appuyées par des « modes ». Même s’il est moins persistant que les approches éthiques et écologistes, le mouvement « lifestyle » végétarien fait beaucoup plus parler de lui. En plus d’être tendance, un resto végétarien est aujourd’hui synonyme de vie équilibrée et saine.
Les amateurs de steak saignant rigolent peut-être de ces arguments. Gageons qu’ils feraient mieux de préparer une meilleure riposte que l’argument « Depuis toujours l’homme est chasseur ». Les éleveurs de canard, de grenouilles ou d’animaux à fourrure nous montrent que la bataille n’est pas gagnée d’avance.
Johan Rochel
www.chroniques.ch
Vous êtes sceptiques ? Tous les amateurs de bonne chaire (dont votre serviteur) le sont encore plus ou moins. Néanmoins, un exercice de futurologie appliquée devrait permettre de montrer que les lendemains des mangeurs de viande ne s’annoncent pas tendres. Trois mouvements de fond semblent converger vers un nouveau mode de consommation.
Premièrement, les végétariens font valoir de bons arguments éthiques depuis maintenant près de 30 ans. Popularisée par le philosophe Peter Singer dans son livre « La révolution animale » (1975), cette mouvance souligne le caractère « spéciste » de notre rapport aux animaux. Cette approche est dénoncée par Singer et ses acolytes : le simple fait que les hommes soient d’une autre espèce ne les autorise pas à exercer un pouvoir sans limite sur les animaux. Il ne s’agit pas de considérer hommes et animaux comme étant égaux, mais comme méritant tout deux le respect et l’attention que l’on devrait porter aux êtres sentants (capables de ressentir douleurs et plaisirs). Cette argumentation ne convainc pas tout son monde, mais elle n’en est pas moins solide et bien ancrée dans nos intuitions morales. Selon les formules, elle débouche sur une interdiction de traiter les animaux comme nos simples serviteurs, de les tuer ou de les faire souffrir.
Cette ligne « philosophique » reçoit depuis peu l’aide inattendue de certains mouvements verts. La production de viande serait un désastre écologique, tant du point de vue de ses conséquences (élevage intensif et épidémies) que de ses coûts écologiques. Si les arguments manquent encore de rigueur, on perçoit déjà la force d’une telle approche. Elle s’inscrit à merveille dans une mouvance naturaliste (la nature comme équilibre que l’homme menace), où notre mode de vie doit être fondamentalement repensé en cohésion avec le vivant.
Ces deux tendances de fond sont appuyées par des « modes ». Même s’il est moins persistant que les approches éthiques et écologistes, le mouvement « lifestyle » végétarien fait beaucoup plus parler de lui. En plus d’être tendance, un resto végétarien est aujourd’hui synonyme de vie équilibrée et saine.
Les amateurs de steak saignant rigolent peut-être de ces arguments. Gageons qu’ils feraient mieux de préparer une meilleure riposte que l’argument « Depuis toujours l’homme est chasseur ». Les éleveurs de canard, de grenouilles ou d’animaux à fourrure nous montrent que la bataille n’est pas gagnée d’avance.
Johan Rochel
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jeudi 4 mars 2010
Le contrat du siècle: la Suisse et les moutons noirs
Session parlementaire oblige, on reparlera sous peu de l’initiative « Pour le renvoi des étrangers criminels ». La fameuse proposition « Moutons noirs » se trouve dans une situation volontiers paradoxale. Une majorité des acteurs politiques s’entendent pour soutenir son principe de base (l’étranger commettant un crime grave doit être renvoyé), tandis qu’une vaste coalition de cette même majorité s’est formée pour combattre le texte de l’UDC au nom de principes supérieurs.
Pour comprendre la force sans pareille de cette initiative, il est nécessaire de revenir à l’idée de base du projet : un contrat social passé entre un pays souverain (la Suisse) et des étrangers souhaitant y séjourner et y vivre. En l’acceptant, l’étranger marque sa volonté de respecter les valeurs fondamentales de l’ordre juridique, politique et sociétal suisse. De son côté, la Suisse affiche sa volonté d’accueillir le mieux possible cette personne, en respectant tout particulièrement la garantie de non-discrimination.
Même si l’argument de base de type contrat social s’avère extrêmement puissant, il n’en demeure pas moins que nous assistons à une « absolutisation » de l’idée du contrat Suisse-étrangers. Le lien entre les deux parties du contrat est en quelques sortes « sacralisé », au point qu’il prime sur toute autre considération.
Et c’est exactement là que le bât blesse. L’argument du contrat social ne peut, n’en déplaise à l’UDC, faire fi des garanties et principes fondamentaux de notre Etat de droit. A ce titre, il faut sans nul doute compter le principe de proportionnalité, qui exige que chaque cas soit traité de manière individuelle, c’est-à-dire en prenant en compte toutes les informations pertinentes. Vu qu’elle demande l’automaticité des expulsions, l’initiative « Moutons noirs » entre en contradiction insurmontable avec ce principe.
De plus, le contrat social entre la Suisse et ses étrangers ne peut se concevoir dans une sorte de vide institutionnel. La Suisse, en tant que pays souverain, est partie prenante au concert des nations et s’engage à ce titre à respecter certains principes fondamentaux de l’ordre juridique international. Le principe de non-refoulement et l’interdiction de livrer des personnes à des Etats où il risque la torture ou d’autres traitement inhumains forment les conditions-cadres de ce que la Suisse peut entreprendre. A ce double titre, l’initiative « Moutons noirs » pèche gravement par l’absolutisation du contrat social : il faut la repousser vigoureusement.
Johan Rochel
www.chroniques.ch
Pour comprendre la force sans pareille de cette initiative, il est nécessaire de revenir à l’idée de base du projet : un contrat social passé entre un pays souverain (la Suisse) et des étrangers souhaitant y séjourner et y vivre. En l’acceptant, l’étranger marque sa volonté de respecter les valeurs fondamentales de l’ordre juridique, politique et sociétal suisse. De son côté, la Suisse affiche sa volonté d’accueillir le mieux possible cette personne, en respectant tout particulièrement la garantie de non-discrimination.
Même si l’argument de base de type contrat social s’avère extrêmement puissant, il n’en demeure pas moins que nous assistons à une « absolutisation » de l’idée du contrat Suisse-étrangers. Le lien entre les deux parties du contrat est en quelques sortes « sacralisé », au point qu’il prime sur toute autre considération.
Et c’est exactement là que le bât blesse. L’argument du contrat social ne peut, n’en déplaise à l’UDC, faire fi des garanties et principes fondamentaux de notre Etat de droit. A ce titre, il faut sans nul doute compter le principe de proportionnalité, qui exige que chaque cas soit traité de manière individuelle, c’est-à-dire en prenant en compte toutes les informations pertinentes. Vu qu’elle demande l’automaticité des expulsions, l’initiative « Moutons noirs » entre en contradiction insurmontable avec ce principe.
De plus, le contrat social entre la Suisse et ses étrangers ne peut se concevoir dans une sorte de vide institutionnel. La Suisse, en tant que pays souverain, est partie prenante au concert des nations et s’engage à ce titre à respecter certains principes fondamentaux de l’ordre juridique international. Le principe de non-refoulement et l’interdiction de livrer des personnes à des Etats où il risque la torture ou d’autres traitement inhumains forment les conditions-cadres de ce que la Suisse peut entreprendre. A ce double titre, l’initiative « Moutons noirs » pèche gravement par l’absolutisation du contrat social : il faut la repousser vigoureusement.
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